Pendant quelques jours, Florian (le prénom a été changé) a hésité. En tant qu'électeur de gauche, pour qui fallait-il voter au premier tour de l'élection présidentielle ? Yannick Jadot, son candidat favori et représentant d'Europe écologie-Les Verts (EELV), ou Jean-Luc Mélenchon, leader de la France insoumise (LFI), qui avait, selon les sondages, bien plus de chances de se qualifier au second tour ?
"Face à la pression sur les réseaux sociaux et au sein de mon entourage, je me suis vraiment posé la question", explique Florian, alors déstabilisé par la notion de "vote utile" en faveur de Jean-Luc Mélenchon. "Sur Twitter, c'est monté en quelques jours. Il y avait beaucoup de messages culpabilisants envers les électeurs de gauche qui ne choisiraient pas Mélenchon", décrypte ce Parisien de 27 ans, qui a lui-même voté pour LFI en 2017 par "utilité". "Mais à l'époque, je l'avais vite regretté", confie-t-il, déçu que le candidat LFI n'appelle pas clairement à faire barrage au Front national.
Durant les années suivantes, Florian est ensuite passé de déceptions en déceptions. Le fameux "La République, c'est moi !", lancé par Jean-Luc Mélenchon à un policier venu perquisitionner les locaux de son parti en 2018, ses prises de position sur le Covid ou sur "certains sujets internationaux" ont eu raison de l'admiration du jeune Parisien pour le tribun. "Alors cette année, je me suis dit que pour moi, le vote utile pour Mélenchon, c'était non", conclut Florian, qui poste même une série de messages sur Twitter sur le sujet. "Et là, les réactions ont été assez violentes." Sous son message, certains l'accusent vivement de faire le jeu d'Emmanuel Macron, voire du Rassemblement national (RN) et de Marine Le Pen.
Hors de la sphère - souvent anonyme - de Twitter, Florian a également reçu certains textos "culpabilisants" de ses proches après la qualification de Marine Le Pen au second tour, avec des "tournures de phrases passives-agressives qui m'ont fait comprendre entre les lignes que c'était de ma faute", explique-t-il. Mais le supporter de Yannick Jadot, outré, se défend. "Ce n'est absolument pas aux électeurs des plus petits candidats de gauche de culpabiliser. Si Mélenchon n'a pas réussi à convaincre, c'est sa faute !"
Florian va même plus loin dans son analyse. "Dans ce cas, Jadot aurait aussi pu montrer du doigt les électeurs d'Hidalgo, qui aurait elle-même pu accuser ceux de Mélenchon, également pris à partie par ceux de Roussel... Et on ne s'en sort pas. Ça ne marche pas comme ça, les électeurs n'appartiennent pas aux candidats."
"Manque de respect du choix de chacun"
Après avoir voté pour Nathalie Arthaud (Lutte ouvrière, LO), Philippe Poutou (Nouveau Parti anticapitaliste, NPA), Anne Hidalgo (Parti socialiste, PS), Yannick Jadot ou Fabien Roussel (Parti communiste français, PCF), nombreux sont les militants à se défendre de telles accusations. "Si Marine Le Pen passe, c'est la faute des électeurs du RN, pas de ceux de Jadot", fait valoir Léa, qui a voté pour le candidat EELV. A 31 ans, la jeune femme souhaitait voter pour ses convictions écologiques, sans "penser stratégie" dès le premier tour et sans s'obliger à voter pour un candidat LFI dont certaines propositions la mettaient "mal à l'aise".
"Je comprends que ce soit frustrant pour Mélenchon, mais c'est le jeu électoral. Je ne me suis jamais dit que j'avais fait le mauvais choix", garantit-elle. Après avoir voté, lui aussi, pour Yannick Jadot, Grégoire se dit de son côté "agacé" par les accusations de "trahison" de certains électeurs de gauche. "Je comprends la logique du barrage à l'extrême droite, mais tous les électeurs de gauche n'avaient pas non plus envie de voir Mélenchon au second tour ! Le vrai problème, ce n'est d'ailleurs pas que nous ayons voté ailleurs. C'est que lui n'ait pas réussi à nous séduire", lâche-t-il.
Electeur de Philippe Poutou, Emile, lui, remet en question le concept même de "vote utile". "Je trouve ce principe délicat : cela voudrait dire que tous les autres candidats étaient inutiles ? C'est dégradant pour les militants", accuse-t-il, rappelant qu'un tel classement à l'issue du premier tour est "normal". "Tous les cinq ans, c'est pareil : LO, le PCF ou le NPA se présentent, raflent quelques pourcentages. Ils ont le droit d'avoir leurs voix et leurs militants."
Un argument largement soutenu par Michèle, heureuse électrice de Fabien Roussel. "Le premier tour a pour objectif de choisir son candidat, celui qui porte nos valeurs. Si dès les premières estimations, les électeurs se reportent sur le candidat qui a de meilleures chances, le premier tour perd tout son objectif et ce sont les sondages qui orientent l'élection. Ce n'est pas démocratique", expose-t-elle.
Depuis dimanche, la militante qualifie les insultes subies par les électeurs de gauche de "manque de respect du choix de chacun et de la démocratie". "Les élections ne sont pas un concours d'arithmétique. La démocratie veut que le résultat sorti des urnes doit être accepté. La victoire comme la défaite doit être assumée", réagit Michèle, rappelant que l'un des buts d'une campagne électorale est justement "de convaincre les abstentionnistes". "Si le candidat n'a pas fait le score attendu, il faut l'analyser afin de comprendre pourquoi les électeurs n'ont pas été convaincus. Accuser les autres n'est pas une attitude responsable", affirme-t-elle, précisant au passage que "LFI a fait un score qui n'aurait jamais pu être atteint sans les autres électeurs de gauche".
