Depuis plusieurs semaines, c'est la même scène qui se reproduit à Minsk. Des vols charters, en provenance notamment de Bagdad et d'Istanbul, arrivent avec à leur bord des centaines de migrants irakiens, syriens et afghans. Après les avoir parqués pendant quelques jours dans des hôtels de la capitale, les sbires du régime biélorusse les font entrer illégalement en Lituanie. En violant ainsi les frontières extérieures de l'Union européenne (UE), Alexandre Loukachenko nous rappelle que l'immigration illégale est devenue une arme au service de tous ceux qui veulent intimider et déstabiliser l'Europe.
Politique de la pression
Le dictateur biélorusse ne fait que suivre les traces de Bachar el-Assad, poussant une partie de son peuple à fuir vers l'Europe, ou de Vladimir Poutine, ouvrant la route de l'Arctique aux migrants pour faire pression sur la Finlande. Mais ce sont également nos partenaires, à qui nous sous-traitons avec lâcheté notre politique migratoire, qui recourent parfois à cette arme pour faire chanter l'Union européenne. La Turquie d'Erdogan est passée maître dans cet art, mais il en va de même du Maroc, comme ce fut le cas en mai dernier, lorsque 8 000 migrants illégaux débarquèrent soudainement sur les côtes de l'enclave espagnole de Ceuta.
Si les dirigeants de puissances tierces sont si nombreux à se servir, avec cynisme, du sort des migrants, c'est qu'ils savent que l'UE demeure très vulnérable. Pourtant, le choc migratoire de 2015 aurait du? nous servir de lec?on. Crise humanitaire, politique, identitaire et sécuritaire, elle avait fait vaciller l'Europe. Dans tous les Etats membres, les extrêmes avaient progressé au même rythme que le lien social se délitait. Cette crise avait montré l'urgence de dessiner une politique migratoire européenne. Elle avait aussi rappelé que la suppression des frontières intérieures au sein de l'UE a pour corollaire indispensable un contrôle absolu de ses frontières extérieures.
Progrès trop lents
Plus de six ans après cette crise, où en sommes-nous ? Malgré le renforcement considérable des moyens de Frontex, l'agence européenne de gardes-frontières et de gardes-côtes, et de nombreuses propositions effectuées par la Commission européenne, y compris un nouveau pacte sur l'asile et la migration présenté en septembre dernier, les progrès sont lents, trop lents. Parce que les flux migratoires se sont très provisoirement taris, le sentiment d'urgence a disparu, et l'inconséquence a prévalu. En dépit de quelques récents accords, par exemple sur la création indispensable d'une agence européenne pour l'asile, les Etats membres se sont repliés sur leurs égoïsmes nationaux.
Nombreux sont d'ailleurs ceux qui veulent l'échec de la politique migratoire européenne. A l'extrême droite et dans certains États membres, bien des responsables ne veulent en aucun cas régler un problème qui a fait leur succès politique et leur permet de diffuser l'idée d'une Union européenne impotente. Dans une partie de la gauche, il y a aussi tous ceux pour qui le "sans-frontiérisme" est un messianisme. Ceux pour qui le mot "frontière" demeure tabou, ceux qui n'ont pas encore compris qu'il ne sera possible de créer un sentiment d'appartenance et d'identité européennes que lorsque l'UE montrera à ses citoyens qu'elle n'est pas ouverte à tous les vents. Dans son Éloge des frontières, Régis Debray le rappelle : "Qui entend se surpasser commence par se délimiter."
Urgence
Or la situation devient plus qu'urgente. Déjà, les flux d'immigration illégale recommencent à croître de manière très significative. La pression s'accentue sur l'Italie, la Grèce et Malte. En Afghanistan, l'avancée inexorable des talibans, accélérée par le retrait des forces de la coalition internationale, fait peser le risque d'une nouvelle vague migratoire prête à déferler sur l'Europe. Surtout, les conséquences sociales terribles de la pandémie, qui n'a fait qu'accentuer le chômage et la misère dans de nombreuses régions du globe, vont pousser au départ de nombreuses personnes en quête d'un avenir meilleur en Europe.
Dans ce contexte, la France, qui prendra la présidence de l'Union au premier semestre 2022, doit placer la question migratoire au sommet de ses priorités. Tout le poids de Paris et le volontarisme de notre diplomatie seront nécessaires pour que la politique migratoire européenne cesse enfin de n'être qu'un mirage.
