En Israël, le héros du moment est un Arabe : Amir Khoury, un chrétien de Nazareth. Mardi soir, peu avant vingt heures, ce policier sillonne la banlieue de Tel-Aviv à bord de sa moto lorsque sa radio signale un attentat à Bnei Brak, la ville des Juifs orthodoxes. Arrivé sur les lieux, il aperçoit un homme armé d'un fusil automatique M16 visant les passants au hasard. Le terroriste, un Palestinien originaire d'un village proche de Djénine, en Cisjordanie, vient de tuer quatre personnes. Le policier parvient à l'abattre mais il est touché par une balle. Amir Khoury succombera à ses blessures à l'hôpital quelques heures plus tard. Il avait 32 ans.
Jeudi après-midi, l'Etat d'Israël a organisé des funérailles nationales pour le policier mort en héros. Un dernier hommage lui a été rendu à la Basilique de l'Annonciation de Nazareth, puis il a été inhumé au cimetière militaire de Nof Hagalil, le quartier juif de la ville. Fait exceptionnel : cent cinquante Juifs orthodoxes ont suivi le cortège et l'ont remercié d'avoir mis fin à la tuerie. "Il a donné sa vie pour les autres. Il vient d'un autre peuple mais nous sommes frères. Il s'est battu pour nous, nous étions obligés de venir à ses funérailles", a témoigné Yaakov, un orthodoxe de Bnei Brak interviewé par la télévision israélienne.
Des citoyens israéliens à l'origine des attaques
Deux jours avant l'attentat de Bnei Brak, un Arabe israélien a tué deux gardes-frontières de 19 ans, une franco-israélienne et un Druze, à Hadéra, dans le nord du pays. Le jeudi précédent, un Bédouin poignardait mortellement quatre Israéliens à Beer Sheva, en plein après-midi. Onze morts en moins d'une semaine : Israël n'avait pas connu une telle flambée de violence aveugle depuis l'Intifada des années 2000. "Nous faisons face à une vague de terrorisme arabe", a déclaré le Premier ministre Naftali Bennett.
Cette nouvelle offensive déjoue les schémas habituels. Les Arabes se trouvent du côté des agresseurs mais aussi du côté des forces de sécurité. Deux des trois terroristes ne sont pas Palestiniens, mais citoyens israéliens, et vivaient dans l'Etat hébreu. Le troisième, celui de Bnei Brak, habitait près de Djénine en Cisjordanie, mais il a réussi à franchir le mur de sécurité et à disposer d'un véhicule avec une plaque israélienne. Les trois attentats n'ont pas été revendiqués par un mouvement palestinien mais par Daech, l'organisation Etat islamique. Dès lors, comment élaborer la riposte à ce "terrorisme sans adresse", comme l'écrivait cette semaine un éditorialiste israélien ?
Mercredi matin, le cabinet sécuritaire a tenu une réunion d'urgence. Il a ordonné un déploiement massif de policiers dans les rues, la mobilisation d'un millier de soldats en renfort et une intensification des raids contre les groupes armés palestiniens de Cisjordanie. Dans la nuit de mercredi à jeudi, deux miliciens palestiniens ont été tués dans une fusillade avec un commando de Tsahal, qui assure qu'ils étaient liés au mouvement islamiste Hamas. "Le Hamas est derrière cette vague de terreur, confiait un responsable du Shin Beth, le service du renseignement général, sous couvert d'anonymat. Ce n'est pas la première fois que le mouvement islamiste tente de provoquer une escalade par procuration et cette fois-ci il a réussi."
La crainte d'une société fracturée
Au-delà du défi sécuritaire, le gouvernement israélien s'inquiète pour la cohésion de la société. Les Arabes israéliens représentent un cinquième de la population du pays et leur loyauté est souvent mise en question par la majorité juive. Dans le nord du pays, une enseignante a été convoquée par le ministère de l'éducation après avoir publié un post de soutien aux terroristes. À Oum-el-Fahm, l'une des plus grandes villes arabes du pays et aussi la plus islamisée, le site de la mairie a présenté ses félicitations à la famille du terroriste de Hadéra. Face au déferlement de réactions scandalisées sur les réseaux sociaux, la ministre de l'intérieur Ayelet Shaked a téléphoné au maire d'Oum-el-Fahm, qui a immédiatement fait effacer le message, arguant d'une malencontreuse initiative individuelle du responsable du site.
Ces incidents ne semblent toutefois pas refléter la tendance générale en Israël. Les attentats ont été largement condamnés par les représentants de la communauté arabe, qu'ils soient députés à la Knesset, élus locaux ou chefs religieux. "Cette vague de condamnations est historique, affirme Alaa Agbaria, un conseiller politique expert du secteur arabe israélien. Pour une fois, j'ai vu très peu de déclarations de soutien aux terroristes. C'est un changement silencieux qui témoigne d'une volonté d'intégration."
Alors que le Ramadan débute, les autorités israéliennes aimeraient partager cet optimisme. L'an dernier, à la même période, le mois le plus saint de l'année musulmane avait été marqué par un soulèvement inédit des Arabes israéliens et un conflit ouvert avec la bande de Gaza.
