Israël a été la cible de deux attaques terroristes en cinq jours au nom de l'Etat islamique (EI). La première, survenue le 22 mars dernier à Beersheva, a été menée par un Bédouin sympathisant du groupe djihadiste qui a tué deux hommes et deux femmes dans une attaque au couteau et à la voiture-bélier. Il avait été condamné en 2016 à quatre ans de prison pour avoir planifié de se rendre en Syrie afin de combattre au sein du groupe EI.
La deuxième attaque, revendiquée par l'EI, a été perpétrée dimanche 27 mars à Hadera par deux assaillants, des cousins germains, précise Wassim Nasr, journaliste à France 24 et auteur de L'Etat islamique, le fait accompli (Plon). Dans leur entreprise mortifère, ils ont tué deux policiers, dont l'une avait la double nationalité, française et israélienne, et blessé plusieurs personnes. Equipés d'armes automatiques, les assaillants ont été neutralisés par des forces spéciales, qui ont ainsi certainement évité une tuerie de masse, avec des victimes civiles.

Les attaques ont été perpétrées à cinq jours d'intervalle
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Au moins cinq personnes ont par ailleurs été tuées mardi 29 mars dans des attaques près de la métropole israélienne de Tel-Aviv. En soirée, des résidents de Bnei Brak, ville ultra-orthodoxe en banlieue de Tel-Aviv, puis de la localité voisine de Ramat Gan, ont fait état d'un homme circulant en voiture et ouvrant le feu sur des passants. La police a affirmé avoir abattu l'assaillant sans en révéler l'identité. Rien n'indique donc à ce stade que l'EI soit responsable de ces attaques.
En dehors de cette dernière attaque, en peu de temps, Israël a été frappé par des personnes proches ou affiliées à l'EI, jusqu'ici plutôt épargnée par l'organisation terroriste. La dernière action perpétrée dans l'Etat hébreu et revendiquée par Daech (acronyme de l'Etat islamique en arabe) remonte à juin 2017. Comment expliquer la résurgence de cette menace aujourd'hui alors qu'Israël a jusqu'ici été épargné par des attaques de masses perpétrées dans certains pays européens ces dernières années ?
En réalité, le groupe terroriste n'a jamais arrêté de considérer Israël comme l'un de ses ennemis centraux. En 2019, le successeur d'Abou Bakr al-Baghdadi, Abou Ibrahim el-Hachemi el-Qourachi - tué au mois de février 2022 -, s'était dit "déterminé" à entamer une "nouvelle phase qui n'est autre que de combattre les Juifs et de rendre ce qu'ils ont volé aux musulmans", et donc de s'en prendre à l'Etat d'Israël.
Des attaques de l'Etat islamique en hausse dans le monde
Ces attaques sont à analyser sous trois prismes différents, explique à L'Express Marc Hecker, spécialiste du terrorisme à l'Institut français des relations internationales (Ifri) et auteur de La Guerre de vingt ans: Djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle (Robert Laffont). Le premier, c'est celui de l'Etat islamique qui "est dans une période de transition après la perte de son sanctuaire territorial en zone syro-irakienne, une période de remontée en puissance par rapport à 2017-2019 où le groupe adoptait davantage une posture défensive".
"En ce moment, le nombre d'attaques est en hausse, avec des zones plus touchées et plus visibles que d'autres comme la bande sahélo-saharienne ainsi que la zone syro-irakienne, en dépit de la mort récente du successeur d'Abou Bakr al-Baghdadi", explique le spécialiste qui note par ailleurs "une série d'allégeances au nouvel émir, dans les différentes provinces du califat, qui montrent une réelle dynamique du groupe".
En ce qui concerne la mouvance salafo-djihadiste, plus large que l'Etat islamique seul, elle est présente depuis une quinzaine d'années en Israël et dans la région. En affrontement avec les factions islamistes palestiniennes, comme le Hamas, "al-Qaïda et l'Etat islamique rejettent le nationalisme de ces factions, et donc il y a une réelle opposition idéologique entre ces mouvances qui s'affrontent sporadiquement, notamment dans la bande de Gaza", poursuit Marc Hecker.
Un contexte tendu
Le deuxième prisme, c'est le contexte de tensions entre les Arabes israéliens et les citoyens juifs d'Israël. Il y a un an, Jérusalem est, quartier mixte de la ville tiraillée, a été le théâtre d'une escalade des violences entre les deux camps. "C'est frappant de voir que les deux attentats successifs ont été commis par des Arabes israéliens et que les services de sécurité israéliens n'ont pas réussi à déjouer de telles attaques", estime Marc Hecker.
Enfin, le contexte dans lequel la deuxième attaque est survenue n'est "pas anodin", confie le spécialiste. En effet, le jour du passage à l'acte se tenait un sommet des chefs de la diplomatie des Etats-Unis, de l'Egypte, des Emirats, du Bahreïn et du Maroc - les trois derniers étant signataires des Accords d'Abraham - dans une localité du désert du Neguev. Ces accords sont deux traités de paix entre Israël et les Emirats arabes unis d'une part et entre Israël et Bahreïn d'autre part, visant à normaliser les relations du pays hébreu avec certains pays arabes.
L'attaque perpétrée "au moment où on attendait une déclaration officielle en marge du sommet pourrait être interprétée comme une manière de s'opposer violemment à ces accords et de détourner l'attention de la déclaration qui allait avoir lieu", analyse Marc Hecker.
Une menace diffuse
Comment expliquer, hormis ces trois prismes de contexte, que l'Etat islamique ne s'en soit que très rarement pris à l'Etat d'Israël jusqu'ici ? Pour le spécialiste, c'est une question d'efficacité des services israéliens à prévenir un ancrage du groupe sur leur territoire. "L'EI n'a pas de présence structurée identifiée en Israël, ces attaques s'inscrivent davantage dans la logique d'un terrorisme d'inspiration avec des personnes radicalisées qui suivent les appels à passer à l'acte. Il existe une mouvance de sympathisants salafo-jihadistes, mais elle n'est pas très importante numériquement. Elle n'est pas comparable, par exemple, à la capacité d'attraction et de structuration sociale du Hamas dans les territoires palestiniens", explique encore Marc Hecker.
Quelques centaines de personnes avaient en effet tenté de rejoindre depuis Israël les rangs du groupe terroriste en Syrie, mais beaucoup ont été arrêtées. Par ailleurs, le pays a la particularité d'avoir un vrai savoir-faire en matière de gestion du terrorisme et des attentats avec un appareil de sécurité qui laisse très peu de marge de manoeuvre aux djihadistes".
Ce n'est donc pas par manque de volonté que l'Etat islamique n'a pas autant agi en Israël qu'ailleurs, mais par incapacité, car "le fait de vouloir libérer la Palestine reste présent dans la propagande djihadiste, le conflit israélo-palestinien demeure en toile de fond, confirme Marc Hecker. On n'a pas affaire à un changement de stratégie mais quelque chose se passe, deux attaques en si peu de temps, c'est à prendre au sérieux".
