L'Express : Emmanuel Macron a donc remporté l'élection présidentielle avec près de 57,6% des voix. Est-il assuré pour autant de remporter les élections législatives ?

Bernard Sananès : Non, car on n'est jamais à l'abri d'une surprise. Au premier tour de la présidentielle, Emmanuel Macron est arrivé en tête dans seulement 256 circonscriptions, soit un nombre inférieur au seuil de 289, qui correspond à la majorité absolue à l'Assemblée nationale. Cela est d'ailleurs logique, puisque le pays est divisé en trois blocs principaux d'importance voisine, réunissant chacun environ 30 % de l'électorat : un bloc macroniste, un bloc de gauche et un bloc de droite souverainiste.

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Emmanuel Macron a néanmoins de grandes chances de disposer d'une majorité à l'Assemblée nationale, en raison du "fait majoritaire". Jusqu'à présent, on n'a jamais vu les Français se déjuger à quelques semaines d'intervalle. Depuis l'instauration du quinquennat, ils accordent systématiquement au président élu la majorité dont il a besoin pour gouverner. Cela est d'autant plus vrai que les électeurs des candidats défaits se démobilisent davantage que ceux du vainqueur.

Son camp est uni alors que ses rivaux sont pour l'instant divisés

Emmanuel Macron dispose de surcroît d'un autre avantage. Son camp est uni alors que ses rivaux sont pour l'instant divisés. Cela est vrai à gauche, entre mélenchonistes, écologistes, socialistes et communistes. Cela est également vrai du côté de la droite radicale, entre les partisans de Marine Le Pen et ceux d'Eric Zemmour.

Un contexte de dégagisme

Il reste pourtant une incertitude : depuis l'instauration du quinquennat, Emmanuel Macron est le premier chef d'Etat réélu hors cohabitation. Il est donc le premier président à demander aux Français lors des législatives de confirmer la majorité dont il disposait pendant son premier mandat. Il était plus facile de faire élire en 2017 des candidats inconnus dans un contexte de dégagisme sur la base d'une offre politique nouvelle, que de faire réélire en 2022 des sortants après 5 ans de mandat marqué par des crises. A fortiori quand les parlementaires ne disposent plus d'un ancrage local fort, en raison du non-cumul des mandats.

Doit-il modifier significativement son programme pour l'emporter ? Si oui, sur quels sujets ?

Il doit en tout cas le préciser. Prenons l'exemple des retraites : il devra dire quelle place il laisse à la concertation, quel calendrier il entend mettre en place, etc. La nomination de son Premier ministre et de son gouvernement sera aussi pour lui l'occasion d'envoyer des signaux à l'électorat pour dire ce qu'il entend faire de son second quinquennat.

Pour "muscler sa jambe gauche", doit-il nommer un Premier ministre issu de ce camp ?

On peut l'imaginer s'il veut prendre en compte l'électorat qui l'a rejoint au second tour. Mais, compte tenu de son positionnement, Emmanuel Macron doit envoyer des signaux à la droite et à la gauche. Il doit rester dans le "en même temps".

Pour séduire les électeurs de gauche, il pourrait par exemple engager des chantiers très "vie quotidienne" sur les questions sociales ou de santé. Mais attention : dans le même temps, il ne doit pas décourager son électorat de droite qui attend de lui des réformes et du régalien. Cela ressemble à un exercice d'équilibriste... Il est donc probable qu'il évite avant tout les mesures susceptibles de jouer le rôle de chiffons rouges aux yeux de l'électorat de gauche, afin d'éviter qu'il ne se déplace pour voter contre ses candidats.

Le macronisme peut-il survivre à Macron?"

Comment Emmanuel Macron doit-il gérer les équilibres entre les différentes composantes de sa majorité, et notamment la personnalité d'Edouard Philippe et son mouvement Horizons, qui risque désormais de lui faire de l'ombre ?

Emmanuel Macron doit en effet se décider à organiser sa majorité. Il pourrait par exemple créer une large fédération dans laquelle on retrouverait la République en Marche, Horizons, le Modem de François Bayrou, les élus de gauche de Territoires et Progrès... Pour le moment, il ne l'a pas fait, et on ne sait pas s'il le souhaite vraiment. Or, il est le ciment principal d'une majorité par ailleurs très diverse. Derrière l'organisation de la majorité, se pose une autre question : le macronisme peut-il survivre à Macron ?

Peut-on imaginer qu'après sa défaite, Marine Le Pen prenne sa revanche aux législatives et emporte la majorité à l'Assemblée nationale ?

Non, cela semble difficilement envisageable, notamment en raison de la démobilisation que j'évoquais précédemment. En 2017, le Rassemblement national n'avait obtenu que 13 % des voix aux élections législatives alors que Marine Le Pen avait rassemblé 21 % des suffrages à la présidentielle. En 2022, l'exercice sera tout aussi difficile, d'autant que le RN n'a pas réussi à s'implanter localement lors des municipales, des départementales et des régionales.

Eric Zemmour peut-il rebondir aux élections législatives ? Si oui, cela suppose-t-il impérativement un accord avec le Rassemblement national ?

Eric Zemmour a construit son équation politique sur une phrase : "Tout le monde sait que Marine Le Pen ne peut pas gagner". Or si Marine Le Pen n'a pas gagné, elle a tout de même réalisé le meilleur résultat jamais obtenu par un candidat d'extrême droite en France et elle n'a pas non plus raté son débat comme cela avait été le cas en 2017. Dans ces conditions, il n'est pas certain qu'Eric Zemmour en ait fini avec Marine Le Pen, ce qui était au fond son véritable objectif.

Le RN accordera-t-il des investitures à ceux qui l'ont quitté pour rejoindre Reconquête?

Nous verrons maintenant si ces deux partis parviennent néanmoins à s'entendre pour les législatives. Le Rassemblement national accordera-t-il des investitures à ceux et celles qui l'ont quitté pour rejoindre Reconquête ? Cela ne semble pas être le cas.

Quoi qu'il en soit, le problème numéro 1 de Marine Le Pen aujourd'hui ne s'appelle plus Eric Zemmour, mais Jean-Luc Mélenchon, qui est en mesure de lui ravir le statut de premier opposant à Emmanuel Macron.

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Précisément, Jean-Luc Mélenchon appelle les Français à voter pour la France Insoumise aux législatives de telle sorte qu'il devienne Premier ministre. Est-ce possible ?

Je n'y crois pas, encore une fois en raison du phénomène de démobilisation de son électorat. En 2017, la France Insoumise n'avait obtenu que 11 % des suffrages aux législatives et 17 députés, malgré les 20 % réunis par Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle. Le véritable but du chef de file de la France Insoumise aux prochaines législatives sera de s'imposer comme le principal opposant au président de la République. C'est le véritable sens de son appel.

A gauche, la hiérarchie entre LFI, les écologistes, le Parti socialiste et le Parti communiste lors des législatives peut-elle être très différente de celle qu'a instaurée la présidentielle ?

Non car les élections législatives sont avant tout des élections nationales. En revanche, le PS pourra compter sur sa bonne implantation locale pour dépasser les 2% d'Anne Hidalgo et sauver des sièges. Mais cela ne modifiera pas les rapports de force nouveaux à gauche, surtout si certains élus socialistes rejoignent Emmanuel Macron d'ici aux législatives.

LR canal historique pourrait perdre près de la moitié de ses sièges

A droite, Les Républicains peuvent-ils eux aussi miser sur leur réseau d'élus locaux pour rebondir après le score humiliant de Valérie Pécresse ?

En 2017, LR avait gardé un groupe de 112 députés malgré l'élimination au premier tour de François Fillon. Mais celui-ci avait tout de même réuni 20 % des suffrages ! Cette fois-ci, la base électorale de LR est bien plus étroite. Certains imaginent que, néanmoins, le parti fasse bloc autour de ses sortants. Cette hypothèse me paraît peu probable. Tout porte à croire au contraire que 2022 marque l'éclatement de cette famille politique. Certains lui resteront fidèles, d'autres iront négocier directement leur ralliement à Emmanuel Macron, d'autres encore rejoindront Edouard Philippe. LR canal historique pourrait perdre près de la moitié de ses sièges.