Il fait chaud, à Gordes (Vaucluse), en ce dimanche 30 août. Michel Onfray, en bras de chemise, pantalon et mocassins noirs, disserte aux côtés de son ami et producteur Stéphane Simon dans les jardins de la mairie. Le thème de la conférence est consensuel : "Appel du 18 juin, 80 ans après, le général de Gaulle toujours d'actualité". Mais comme à son habitude, le pamphlétaire a l'invective facile, surtout quand il s'agit de parler politique. En général, le populiste s'attaque aux médias "du système", à "l'Europe de Maastricht", ou à tout ce qui compose de près ou de loin l'élite parisienne et la gauche libérale. Mais ce jour-là, c'est à la présidente du Rassemblement national qu'il réserve ses flèches. "Il y a Marine Le Pen, qui est un peu perdue. Quand elle va pas chercher un paquet de cigarettes, un peu de coke (sic), ou un peu d'alcool, c'est un peu difficile pour elle de faire de la politique et d'avoir un cap !", sourit-il, avant d'ajouter : "Va falloir couper tout ça au montage !" Il rit, le public aussi. Puis le philosophe reprend : "Après tout, j'assume ! Faudra qu'elle porte plainte, et à ce moment-là je donnerai mes sources."

Une vidéo diffusée, puis tronquée

Michel Onfray assume tellement que cette vidéo a initialement été diffusée dans son intégralité sur le site de sa revue Front populaire, comme sur le portail personnel du philosophe, "Michel Onfray TV". Elle a depuis été remplacée par une version expurgée du passage polémique. Trop tardivement, néanmoins, pour que l'attaque d'Onfray ne circule pas sur les réseaux sociaux. "Nous avons retiré l'extrait car certains fâcheux n'ont pas vu le caractère ironique des propos de Michel", justifie Stéphane Simon. Disponible sur YouTube, le passage est désormais relayé par une panoplie de sites de la fachosphère comme celui de l'essayiste antisémite Alain Soral, Egalité et Réconciliation, ou sur la page complotiste Pro Fide Catholica. Marine Le Pen s'est étranglée en découvrant la nature de ces attaques toutes personnelles. "Nous sommes estomaqués par ces injures d'une bassesse et d'une absurdité totale. Ce sont des propos de bistrots, réagit-on dans son entourage. C'est ça, la philosophie selon Onfray ? La politique selon Onfray ? Cet homme est un imposteur."

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Début mai, la présidente du RN avait pourtant salué chaleureusement le lancement de la revue Front populaire, qui se propose de réunir les souverainistes de tous bords. "Une initiative comme celle de Michel Onfray, qui vise à défendre la liberté d'expression, et à réunir dans un média ceux qui croient en la Nation et sont opposés au mondialisme, est positive et ne peut que me réjouir !", écrivait Marine Le Pen sur Twitter. Au sein du RN, de nombreux élus se félicitent aussi des prises de position du philosophe qui, sur les plateaux de télévision ou dans ses innombrables livres (plus de dix ouvrages publiés en 2019), épouse plusieurs de leurs combats. "Michel Onfray se rapproche de nous sur beaucoup de choses, nous assurait au printemps le conseiller et beau-frère de Marine Le Pen, Philippe Olivier. Il nous est plus utile en dehors : le fait qu'un discours extérieur vienne corroborer ce qu'on dit nous aide." Même le député européen Jordan Bardella, l'officieux numéro 2 du parti, a repris à son compte l'expression "front populicide" utilisée par l'intellectuel pour désigner le camp adverse incarné par Emmanuel Macron et son gouvernement.

L'ombre des amis de Marion Maréchal

Il est vrai que Michel Onfray ne se bouche pas le nez lorsqu'il fréquente les extrêmes. Il accepte ainsi toutes sortes d'invitations, offre des interviews à un site d'extrême droite identitaire (Breizh-info), à un blog royaliste proche de l'Action française (Lafautearousseau) ou encore au média pro-russe RT. Récemment, le fondateur de l'université libre de Caen a affiché plusieurs points de convergence avec les amis de Marion Maréchal, dont la relation avec sa tante s'est compliquée depuis la rentrée. "Marion s'est sentie injustement attaquée par Marine Le Pen, elle ne le vit pas très bien", confie un proche de la directrice de l'ISSEP.

Michel Onfray se rapprocherait-il de la nièce à défaut d'estime pour la tante ? Le pamphlétaire est notoirement proche du magazine de la droite radicale Valeurs actuelles, dirigé par Geoffroy Lejeune, ami d'enfance de la petite-fille de Jean-Marie Le Pen. Front populaire et "VA" pratiquent d'ailleurs l'échange gracieux de publicité dans leurs pages respectives. "Je m'aperçois qu'on travestit beaucoup moins les faits chez Valeurs actuelles ou au Figaro que dans Le Monde ou Libération", assume Onfray dans une vidéo disponible sur son site. Début septembre, il a pris publiquement la défense de l'hebdomadaire, alors sous le feu des critiques après la publication d'une nouvelle dans laquelle la députée insoumise Danièle Obono était décrite en esclave, dessin à l'appui. "Je ne suis pas une pleureuse", a expliqué Michel Onfray en invoquant la liberté d'expression propre à une fiction. Marine Le Pen, elle, avait condamné, par la voix de l'élu régional Wallerand de Saint Just, une caricature "méprisante et humiliante pour madame Obono".

Un débat au cercle Audace

Le 16 septembre, Michel Onfray a également débattu devant une salle comble au Théâtre de la Scène Parisienne avec la journaliste de "VA" Charlotte d'Ornellas, proche de l'Action Française. "Nous partageons effectivement le combat souverainiste, mais ce n'est pas une fin en soi, c'est un moyen", a précisé la jeune femme au début des échanges, qui ont vu les deux interlocuteurs s'opposer ou se retrouver sur le transhumanisme, le christianisme, la situation au Liban, ou encore la défense de l'Occident...

Une rencontre organisée par le Cercle Audace, un ex-satellite du Front national désormais indépendant, piloté par la garde rapprochée de Marion Maréchal. Son ami François de Voyer, président de l'association et ex-candidat FN aux législatives dans l'Aisne, animait les débats. Parmi les auditeurs, des cadres lepénistes étaient présents, à l'image du député RN Nicolas Meizonnet ou de l'ex-Insoumis Andrea Kotarac, contributeur régulier de la revue Front populaire. L'élu régional Antoine Mellies, récemment débarqué de la fédération lyonnaise RN lors d'une purge estivale, était aussi dans la salle.

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"Vous avez remarqué que Michel Onfray n'attaque jamais Marine Le Pen sur le fond, mais seulement sur la forme, en rappelant qu'elle est nulle ?", fait mine d'interroger un membre d'Audace pour qui la proximité idéologique du philosophe avec la droite radicale est évidente. Quoi qu'il en soit, Marine Le Pen n'est ni la première, ni certainement la dernière, à subir les foudres de l'auteur du Traité d'Athéologie. Dans un entretien accordé à L'Express au mois de juin, où nous lui demandions pourquoi il se fâchait toujours avec tout le monde (Michel Onfray a soutenu Besancenot, Bové, Mélenchon, Montebourg, et s'est brouillé avec eux), l'intéressé avait répondu qu'il s'agissait d'un "lieu commun du Tout-Paris". "Je dis librement leur fait à ces gens-là et, comme ils n'en ont pas l'habitude, ce sont eux qui se fâchent..." Gageons qu'il convient désormais d'ajouter Marine Le Pen à cette longue liste de fâcheries.