Pauvre primaire ! Reniée par ceux qui l'ont pratiquée et, pis encore, abandonnée désormais par celui-là même qui l'avait vantée, promue, imposée comme l'instrument imparable d'un renouveau démocratique digne de la révolution des Cent fleurs. Il y a dix ans, Arnaud Montebourg avait su tordre le bras à Martine Aubry, alors première secrétaire du PS, pour qu'elle se rallie à ses thèses. Cinq ans plus tard, il menaçait de saisir la justice s'il prenait l'envie au PS d'exonérer de cette compétition interne ce pauvre François Hollande, alors président en exercice. Et voici qu'aujourd'hui, il repart au combat pour 2022 après avoir raconté dans un livre plein d'ardeur toutes ses batailles perdues mais en oubliant de vanter la seule qu'il ait jamais gagnée - pour le compte des autres, il est vrai.
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Pauvre primaire qui gît au creux du fossé après avoir été soumise à des jugements successifs aussi péremptoires que contradictoires. Après qu'elle eut désigné François Hollande en 2011 et que celui-ci eut ensuite décroché le pompon élyséen, elle était apparue, à gauche comme à droite, comme la martingale du succès garanti. Passée l'élimination de François Fillon et de Benoît Hamon dès le premier tour de la présidentielle suivante, elle est devenue, à l'inverse, le symbole même de ce qu'il ne faut pas faire, le prototype de la machine à perdre. Deux expériences ont suffi pour que certains établissent une loi de la primaire, variable et intangible à la fois, ce qui, on l'avouera, a de quoi dérouter tout esprit rationnel.
Pauvre primaire donc, priée d'assurer au candidat qu'elle promeut ce qu'elle ne lui avait jamais promis, c'est-à-dire la victoire finale, mais dont on sent toutefois que les coups qu'on lui porte ne lui ont pas encore fait rendre son dernier souffle. La raison de cela la plus simple est la plus évidente : la primaire dite ouverte, offerte donc aux simples sympathisants, reste inscrite en toutes lettres dans les statuts des Républicains comme dans ceux du PS. Pour les modifier - dans l'urgence, qui plus est - il faudrait soit réunir un congrès avec une majorité qualifiée, soit fonder une nouvelle formation, ce qui est la manière radicale qu'explorent actuellement les derniers socialistes. Dans un cas comme dans l'autre, l'opération est risquée. La moindre opposition interne, pourvu qu'elle soit un tant soit peu organisée, peut vite la faire capoter.
Des partis devenus trop faibles pour opérer eux-mêmes une sélection
Pour enterrer la primaire, la difficulté principale n'est pourtant pas d'ordre politico-juridique. En pratique, il en va en effet de cette procédure de sélection comme du fameux casque à pointe dont on peut tout faire, sauf s'asseoir dessus. Dit de manière plus élégante, le problème qui se pose aux partis concernés n'est pas la primaire en elle-même mais le choix d'une autre méthode capable d'obtenir un résultat identique avec une efficacité supérieure. Or, c'est en raisonnant de la sorte qu'on vérifie que la primaire n'est pas une lubie, fruit de l'imagination de quelques esprits hasardeux, mais qu'elle s'est imposée comme une procédure d'arbitrage au sein de partis devenus faibles, privés en tout cas d'une direction suffisamment légitime pour opérer elle-même une sélection entre ambitions rivales.
La primaire a pu avoir dans le passé ses partisans, ses fans ou ses idéologues, mais tous les partis qui s'y sont ralliés s'y sont en fait résignés. Pour eux, c'était ça ou l'implosion, avec une pluralité de candidatures au premier tour de la présidentielle devenue suicidaire depuis que le FN, désormais RN, s'est installé au niveau que l'on sait. Sans leader évident, privés donc de candidat naturel, devenus impuissants faute d'une autorité interne capable d'imposer ses choix et de les faire respecter, ils n'avaient plus d'autres solutions que de laisser au peuple de droite ou de gauche la responsabilité de faire ce qui leur était désormais impossible.
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Pour les partis qu'on disait hier de gouvernement et qui concourraient alors à la présidentielle avec la réputation d'être les seuls à pouvoir la gagner, ces faiblesses n'ont pas disparu. Elles n'ont même fait qu'empirer. Leurs dirigeants - si tant est qu'on puisse les appeler ainsi - voudraient bien échapper à la primaire, source à leurs yeux de nouvelles divisions, mais précisément leurs divisions les empêchent de trouver une solution autre que celle de la primaire. Cercle vicieux s'il en est ! Pour en sortir, il faudrait qu'ils soient forts, mais leur faiblesse est telle que pareil sursaut leur est hors de portée. Le résultat de tout cela, on le voit sous nos yeux : ils tournent en rond et il est probable que ça dure un bon bout de temps.
