Emmanuel Macron à la télévision qatarienne, Emmanuel Macron dans un journal britannique, Emmanuel Macron réprimandant un journaliste américain... Rarement le président de la République avait été aussi présent dans les médias internationaux qu'en ce mois de novembre. D'abord en mission pédagogie sur la chaîne Al Jazeera pour expliciter son discours des Mureaux sur le séparatisme islamiste auprès du monde musulman, le chef de l'État a changé de braquet avec les médias anglo-saxons.
Plus que des réponses, ce sont des ripostes qu'il organise depuis quelques jours ! Irrité par les récents éditoriaux des journaux anglais et américains - "La France alimente-t-elle le terrorisme musulman en essayant de le prévenir ?", titrait le New York Times quand le Washington Post considérait qu'il voulait "réformer l'islam" au lieu de "s'attaquer au racisme systémique" - , Emmanuel Macron est bien décidé à faire comprendre lui-même à la presse d'outre-manche et outre-Atlantique ce qu'est la laïcité à la française. Et le modèle universaliste héritier des Lumières, bien différent de la société multiculturelle à laquelle appartiennent ses nouveaux contradicteurs.
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Dans l'entourage d'Emmanuel Macron, on assume la stratégie de l'oeil pour oeil, dent pour dent à chaque fois que la parole présidentielle se verrait mal comprise, voire détournée. Le 4 novembre, il publie une tribune dans le Financial Times, présenté sous la forme d'une "lettre à la rédaction", dans laquelle le président corrige lui-même certains de ses propos relayés dans un article, qu'il considère déformés - "séparatisme islamique" utilisé au lieu de "séparatisme islamiste". Avant de mettre au clair le fond de sa position : "Je ne laisserai donc personne affirmer que la France, son État, cultive le racisme vis-à-vis des musulmans", leur écrit-il. Avant de conclure : "Ne cultivons donc pas l'ignorance, en déformant les propos d'un chef d'État." La charge, personnelle, est lourde et étonnante.
Emmanuel Macron "se sent assez seul"
Le dernier épisode en date est éloquent quant à l'importance que se donne Emmanuel Macron dans la défense de sa propre parole et, surtout, à celle du modèle laïque français dans le reste monde. Dans un article du New York Times, traduit en français, l'un des journalistes du journal américain, Ben Smith, relate le coup de fil rageur d'Emmanuel Macron : "Quand je vois, dans ce contexte, de nombreux journaux qui je pense viennent de pays qui partagent nos valeurs, qui écrivent dans un pays qui est l'enfant naturel des Lumières et de la Révolution Française, et qui légitiment ces violences, qui disent que le coeur du problème, c'est que la France est raciste et islamophobe, je dis : les fondamentaux sont perdus."
Pourquoi Emmanuel Macron tient-il à se faire justice lui-même, au point d'appeler directement un journaliste d'un média étranger, parfaitement conscient que la teneur des discussions pourrait ensuite être publiée ? Par mécontentement, voire par colère ? Probablement. Mais encore ? Par solitude dans l'oeil du cyclone ? Possible. C'est en tout cas une raison invoquée au sein de son premier cercle : "Le président de la République ne veut pas censurer les médias anglo-saxons, il veut juste mettre du contradictoire. Il se sent assez seul : combien de voix en France se sont élevées pour venir en soutien ? Chez les intellos et surtout chez les politiques ?", glisse-t-on dans son entourage proche.
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"Il y a une incompréhension mutuelle. Que le président puisse faire une interview à Al Jazeera ou parler directement à un rédacteur du New York Times quand la manière dont les faits sont présentés ne lui conviennent pas ne me choque pas, indique Roland Lescure, député de la République en Marche des Français de l'étranger, élu en Amérique du Nord. Et puis, le New York Times et le Financial Times, ce ne sont pas le Courrier picard, sans lui faire offense : des journaux de ce type sont des faiseurs d'opinions globaux, lus par le monde entier, par des élites globalisées et bien pensantes... dont moi, d'ailleurs !"
Au milieu de cette offensive politico-culturelle, il y a tout de même, au Château, des regrets aux airs de mea culpa. Le fait par exemple de ne pas avoir, dans la foulée de son intervention, traduit en anglais le discours des Mureaux pour ne pas risquer la moindre incompréhension sur un sujet aussi éruptif. "Là-dessus, on a merdé, confesse un conseiller du chef de l'État. Certaines phrases ont été mal traduites, le passage où il est dit que "l'islam est en crise" a été coupé dans le monde musulman... Derrière, la vidéo d'Al Jazeera sur les Mureaux est juste hallucinante : un influenceur résume en cinq minutes ce qui a été dit. C'est pour cela que le président décide d'utiliser ce médium pour répondre."
Unité par le mémoriel et offensive par l'international
Dans le marasme national actuel, entre la gestion de la crise sanitaire du Covid-19, ses répercussions sur la vie économique du pays et l'inquiétude sécuritaire qui secoue à nouveau la nation depuis plusieurs semaines, le président de la République, pour imprimer sa patte, change de terrain politique. Celui-ci, en ce mois de novembre, est en réalité double. Comme l'écrit Sylvain Fort, son ancienne plume au palais de l'Élysée, dans les colonnes de L'Express, "la guerre qui nous est déclarée ravive notre désir de récit national" : Emmanuel Macron est donc allé chercher dans les figures du Général de Gaulle, de Maurice Genevoix désormais panthéonisé et des Poilus, héros du début du siècle dernier, leur esprit de résilience et de volonté.
Côté pile, donc, le mémoriel, ce terreau immuable et unificateur où l'on puise la force de se battre encore. Côté face, la mise en pratique, le passage à l'offensive, le combat idéologique. Là, d'abord, où il y a lieu de contre-attaquer : dans les médias étrangers et en particulier anglo-saxons. "Sans flagornerie, peu de monde est capable, comme lui, de parler d'ici aux gens de là-bas, en étant capable à la fois de défendre de la culture française et d'intégrer celle de l'autre, conclut Roland Lescure. Les intellectuels français sont capables de s'indigner, de se draper dans de grands principes dans la presse française, mais c'est bien plus compliqué d'aller débattre là-bas, en prenant en compte aussi le point de vue de l'autre."
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Mais, aussi, là où l'espace politique est encore ouvert pour développer sa pensée et instaurer du rapport de force : l'international. Dans un grand entretien accordé au Grand Continent, la revue du groupe d'études géopolitiques de l'École normale supérieure, le chef de l'État décline en profondeur sa doctrine sur le vieux continent et les relations mondiales. Lui qui compte réinvestir pleinement la thématique européenne avant la fin de son mandat - profitant de la présidence française de l'Union au premier semestre 2022 -, exprime notamment son "désaccord profond" avec la ministre allemande de la Défense qui avait déclaré, dans Politico, que "les illusions d'autonomie stratégique européenne doivent prendre fin". Le président français ne compte pas courber l'échine sur son grand projet "d'Europe de la Défense", l'un des points centraux de son fameux discours de la Sorbonne en septembre 2017.
De sa conception d'un nouveau multilatéralisme à celle des valeurs cardinales de l'Europe, en passant par la réinvention des relations avec l'Afrique et la prise en compte du changement climatique, Emmanuel Macron souhaite faire de cette interview - massivement relayée par sa majorité - un point d'étape important pour redessiner sa stature réformiste et son leadership, au moment où les marges de manoeuvre nationales sont rétrécies. "Si la porte est fermée, n'hésite pas à passer par la fenêtre", disait le proverbe. Et quelle plus belle fenêtre que celle donnant sur le monde ?
