Le jeudi 22 octobre, Lucie [1] sort enfin de Syrie escortée par des policiers turcs. Six années après son départ de France pour rejoindre l'Etat Islamique, la jeune femme doit être expulsée vers Paris dans le cadre du "protocole Cazeneuve", du nom de l'ex-ministre de l'intérieur français. La fin pour la Française d'une longue attente. Après s'être échappée de l'Etat Islamique en 2016, elle a été retenue pendant quatre ans par un groupe armé syrien près de la frontière turco syrienne. En septembre 2020, l'ancienne djihadiste a réussi à se rendre à des soldats turcs dans la zone sous leur contrôle en Syrie.
Ce jeudi 22 octobre, selon nos informations, tout est prêt pour son expulsion vers la France. Une place est réservée pour elle sur un vol pour Paris. A son arrivée, elle doit être immédiatement présentée au juge d'instruction antiterroriste en charge de son dossier en vue de son incarcération. Mais, au dernier moment, le convoi qui devait la conduire jusqu'à l'aéroport d'Istanbul fait demi-tour. Direction : le centre de rétention d'Izmit Kocaeli, à quelques dizaines de kilomètres de là. Les policiers turcs lui font comprendre que les ordres ont changé. Il n'y aura pas d'expulsion.
Depuis, Lucie attend dans une cellule du centre de rétention. Elle n'a toujours pas reçu de visite d'un fonctionnaire du Consulat de France en Turquie, comme le prévoit en principe la protection consulaire. Sa mère est totalement désespérée : "On ne sait plus où on en est. Je ne comprends plus rien. Pourquoi ne l'ont-ils pas mise dans l'avion ?". Preuve que la situation est exceptionnelle, le nouveau consul de France en Turquie, Pierre Deroubaix, a lui-même contacté la famille de Lucie pour lui faire part de son étonnement.
Protocole de rapatriement en panne
"Le Consul m'a promis qu'il me contacterait s'il avait des informations sur la situation de Lucie. Aujourd'hui, soit les autorités françaises ne savent rien, soit elles rechignent à nous transmettre les informations. Et j'opte pour la première hypothèse", indique maître Michael Ben David, l'avocat de la jeune Française.
Seule précision du ministère des affaires étrangères ; "Ces rapatriements s'effectuent de façon coordonnée entre la Turquie et la France dans le cadre du Protocole Cazeneuve.". Cet accord de coopération policière a été signé en 2014 entre Paris et Ankara pour éviter que des djihadistes français ne s'évaporent dans la nature, ou rentrent en France sans être signalés. Sauf que, depuis plusieurs mois, ce protocole est en panne, dans un contexte de fortes tensions entre Paris et Ankara, autour notamment du conflit libyen, et des explorations gazières turques en Méditerranée orientale. La rupture a été prononcée fin octobre, lorsque Paris a rappelé son ambassadeur en Turquie, après "de nouvelles attaques du président turc Recep Tayyip Erdogan contre la France et Emmanuel Macron", selon le communiqué du Quai d'Orsay. Le 10 décembre dernier, le conseil européen, qui a décidé des sanctions contre les "actions unilatérales et provocations" de la Turquie, n'a pas calmé les dissensions.
La situation de Lucie ne serait pas isolée : cinq Françaises au moins sont actuellement en centre de rétention en Turquie. Cinq autres sont détenues en Syrie, à Jarablous, ville largement sous contrôle des autorités turques. Avec elles, 17 enfants, tous Français et âgés de deux à onze ans. Ces familles attendent dans un même camp de rétention. Un alignement de préfabriqués blanc numérotés. A l'intérieur, pour chaque mère de famille : une petite cuisine, une douche avec de l'eau chaude, des matelas propres, des couvertures. Dans ce camp cohabitent, des Françaises, des Allemandes, des Belges, des Suédoises... toutes arrêtées en Syrie par des soldats turcs. La Turquie leur fournit chaque jour de la nourriture.
Une centaine de Françaises détenues en Syrie
Les enfants sont envoyés dans une école spécifique où ils apprennent notamment l'anglais. Une première pour certains petits français qui n'ont jamais connu l'école lorsqu'ils étaient au coeur de l'Etat Islamique ou retenus dans un camp de déplacés sous la surveillance des Kurdes au nord-est de la Syrie. Les cinq Françaises ont connu la chute territoriale de l'Etat Islamique en mars 2019, puis, elles ont été retenues avec leurs enfants sous des tentes du camp kurde d'Al-Hol, ou de celui de Aïn Issa. Chaque semaine, Chloé [1], en France, reçoit un coup de téléphone de sa soeur détenue à Jarablous depuis plusieurs mois. "Tout se passe bien pour elle, ma soeur sait qu'elle ira en prison si elle est expulsée. La dernière fois, elle m'a dit : plus je passe de temps ici, plus je suis avec mes enfants. "
Au début de l'été, des fonctionnaires du Consulat de France en Turquie sont venus rencontrer ces femmes pour préparer leur retour en France. Dans l'hexagone, la Protection Judiciaire de la Jeunesse en liaison avec les services sociaux s'est préparée pour accueillir leurs dix-sept enfants. Mais depuis, plus rien. Selon plusieurs sources, des représentants turcs seraient, de leur côté, venus expliquer à ces femmes qu'elles pouvaient choisir de rester en Turquie pour y être jugées, ou être expulsés vers Paris. Début 2020, des juges turcs ont déjà condamné en appel un groupe de Françaises sorties de l'Etat Islamique qui étaient parvenues à franchir illégalement la frontière turco syrienne. A l'issue de leur procès, elles ont été placées sous contrôle judiciaire et vivent donc toutes libres en Turquie sous la surveillance des autorités locales.
Depuis 2014, le "Protocole Cazeneuve" a permis d'encadrer l'expulsion d'environ 250 Français mais aujourd'hui, il ne semble plus être appliqué. Maître Marie Dosé, avocate de plusieurs femmes arrêtées récemment par les Turcs, met en garde : "Un protocole dépend de la bonne volonté des deux parties et il semble que le président turc ne soit pas dans de bonnes dispositions avec la France. Ce protocole fonctionnait mais aujourd'hui, c'est évident il fonctionne mal. Cet accord était notre seule soupape de sécurité pour contrôler le retour des Français partis en Syrie. Il a perdu toute sa fiabilité et c'est une catastrophe sur le plan sécuritaire. " Depuis plus d'un an, l'avocate multiplie les actions pour pousser l'Élysée à rapatrier la centaine de Françaises et leurs enfants encore en Syrie. "Il faut arrêter de jouer avec le feu. De nombreuses femmes sont parvenues à s'évader des camps sous contrôles kurdes. La France prend toujours et encore des risques en laissant des centaines de Français entre les mains des autorités locales qui ne sont plus en mesure de les contrôler". Le risque est grand aujourd'hui de voir des Français échapper aux contrôles et s'évanouir dans la nature.
[1] Le prénom a été modifié
