Quelle étrange journée pour la gauche que ce vendredi 17 décembre. Elle démarre non loin de la gare Saint-Lazare dans les quartiers généraux de Yannick Jadot. Le candidat écologiste à l'élection présidentielle a convié les journalistes pour présenter le pan "travail" de son programme dont une hausse du Smic de 125 euros net dès l'été 2022. Le rendez-vous était donné à 10h30. Il n'est pas en retard, il sait que ses minutes sont comptées aujourd'hui : Christiane Taubira a prévu de prendre la parole ce même jour pour annoncer son désir d'entrer dans la course vers l'Élysée. Une concurrente de plus à gauche, qui agace l'écologiste : "J'en ai assez de ces candidatures qui s'ajoutent. Pour combattre le trop grand nombre de candidatures, il en faudrait plus ? Il fallait l'oser celle-là !"

Voilà plusieurs semaines que Yannick Jadot le chante à qui veut bien l'entendre : en 2022, c'est derrière lui et les écologistes que la gauche doit se rassembler. Quand Anne Hidalgo a proposé début décembre d'organiser une primaire pour réunir l'ensemble des candidats de la gauche derrière un programme unique, il fut l'un des premiers à rejeter l'initiative de prime abord. Une primaire ? "Il en a déjà fait une, il ne va pas en refaire", plaidait alors son entourage. Tel un apparatchik socialiste des années 90, Jadot martèle son "non" à la main tendue d'Anne Hidalgo. Ce sera lui, ou ce ne sera pas. Et de proposer à la socialiste de la nommer à Matignon s'il est élu. L'affaire aurait pu en rester là mais c'était sans compter l'entrée dans le jeu de Christiane Taubira dont bruissait le Tout-Paris de la gauche depuis de longues semaines.

Sandrine Rousseau "hypercontente"

Il est 11 h 27 ce même vendredi, Yannick Jadot n'a pas fini sa conférence de presse que l'ancienne garde des Sceaux rompt officiellement son silence. Dans une courte vidéo publiée sur les réseaux sociaux d'un peu plus de trois minutes - étrangement cadrée et brutalement arrangée - elle annonce "envisager" de candidater à l'élection présidentielle, elle aussi. "Je ne serai pas une candidate de plus", veut-elle rassurer avant de promettre : "Je mettrai toutes mes forces dans l'union et vous donne rendez-vous mi-janvier." Chez Yannick Jadot, la tension monte d'un cran. D'autant qu'au même moment, Sandrine Rousseau, présidente du conseil politique de Yannick Jadot, prend le contre-pied de l'écologiste au micro de BFMTV et se dit "hypercontente" de la candidature de Taubira : "Je pense que sa démarche consiste à pousser à l'union, et à mettre un peu de pression sur l'union de la gauche, là-dessus je suis d'accord avec elle. Sa présence permet de remettre au coeur du débat la question du nombre de candidats et de candidates à gauche, j'ai toujours été pour l'union et je pense que c'est un sujet." Un coup de poignard ?

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À 20 minutes de là, au pied de la Gare de Lyon, on s'agite chez Anne Hidalgo. La candidate socialiste a elle aussi invité la presse pour présenter les modalités de sa proposition d'une primaire ouverte à gauche. La maire de Paris persiste et signe : elle invite les autres candidats de la gauche à débattre "avant le 15 janvier" sur une chaîne de télévision pour faire émerger les "convergences" autant que les "différences". "Débattre à la loyale avec celles et ceux qui veulent gouverner ensemble", ajoute-t-elle tout en invitant également, dans une adresse à peine voilée à Jean-Luc Mélenchon, "celles et ceux qui ne veulent pas gouverner avec les autres".

"Le vent est contre nous"

La veille, Anne Hidalgo et Olivier Faure échangeaient des SMS avec Christiane Taubira. Celle-ci apparaissait, dans ces échanges, plus déterminée que dans sa vidéo publiée vendredi matin. Elle n'"envisageait" pas d'être candidate, elle se lançait dans l'arène. Qu'importe, l'ancienne ministre de la Justice est venue, comme prévu, perturber le jeu à gauche mais - et c'est le plus important aux yeux d'Anne Hidalgo - bousculer un peu plus Yannick Jadot. "Cette primaire n'a de sens que si Yannick Jadot y participe", martèle celle qui n'hésite pas à chatouiller l'orgueil de l'écologiste : "Le débat, ça ne fait de mal à personne !"

Le piège est en train de se refermer sur le candidat écologiste. Contacté par L'Express, son entourage balaie d'un revers de main la proposition de débat entre les candidats de la gauche. "Quelle blague quand même. Les autres sont en campagne et nous irions débattre entre nous de nos différences. Super idée socialiste encore", ironise un proche de Jadot. Un autre membre de l'équipe paraît moins serein et soupire : "Le vent est contre nous là... Je ne sais pas si on va pouvoir tenir une ligne isolationniste pendant très longtemps. Le No, No, No c'est Thatcher, pas nous." Olivier Faure, lui, ne désespère pas de voir l'écologiste changer d'avis : "Il a bien fini par accepter une primaire écologiste dont il ne voulait pas." Mais le patron du Parti socialiste le jure : "On n'est pas là pour mettre la pagaille chez les autres." Ce n'est pas le genre de la maison.