Une proie, deux chasseurs. Depuis le premier tour de l'élection présidentielle, Emmanuel Macron et Marine Le Pen lorgnent sur les électeurs de Jean-Luc Mélenchon - troisième homme du scrutin -, qui représentent 22% des votants. Le président sortant, désormais réellement en campagne, met en avant les mesures sociales de son programme et affirme qu'il est prêt à l'enrichir pour rassembler largement derrière lui. Sa ministre déléguée chargée de la Citoyenneté Marlène Schiappa, ancienne élue sur une liste dirigée par un socialiste au Mans, veut convaincre les électeurs de gauche de voter pour le candidat à sa réélection. Entretien.

L'Express : Quelles valeurs avez-vous en commun avec Jean-Luc Mélenchon, que vous avez qualifié d' "indigéniste et communautariste" ? Et quelles idées mettre en avant pour convaincre ses électeurs de voter pour Emmanuel Macron ?

Marlène Schiappa : Les ressorts du vote sont variés et ne valent pas forcément adhésion à 100% au projet ou à la personnalité du candidat : cela a souvent été dit pour Emmanuel Macron mais c'est valable pour l'ensemble des candidats. Des gens ont bien sûr voté Mélenchon par adhésion, mais d'autres, qui viennent de la social-démocratie, du PS, des militants associatifs, ont voté pour Jean-Luc Mélenchon parce qu'il était le candidat de gauche le mieux placé. Certains même avaient voté Emmanuel Macron en 2017 et ont voulu envoyer un signal sur les sujets sociaux, les solidarités, l'écologie... j'en connais ! Je ne m'adresse pas aux candidats eux-mêmes mais à toutes les personnes qui ont voté, et je le respecte profondément, pas seulement Mélenchon mais aussi Jadot, Roussel, Hidalgo... J'ai été élue sur une liste d'union de la gauche en 2014. Je ne l'oublie pas. Ces valeurs en commun dont vous parlez, elles existent : la question du droit des femmes par exemple, nous voulons aussi accélérer la formation des policiers, augmenter la verbalisation du harcèlement de rue. Et également sur la question de l'accueil des réfugiés, c'est clair et net ! Les électeurs de gauche sont attachés au droit d'asile, comme Emmanuel Macron qui a mobilisé son gouvernement pour les réfugiés venus d'Ukraine ou auparavant venus d'Afghanistan. Cela nous distingue très clairement de l'extrême droite.

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Pour convaincre les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, le président semble clairement vouloir "gauchiser" son projet dans cet entre-deux-tours. Vous le confirmez ?

Depuis 2017 avec Emmanuel Macron, nous voulons dépasser ces clivages, éviter de classer les mesures de gauche, de droite. Ce n'est pas nous. J'observe que le projet d'Emmanuel Macron est extrêmement cohérent et à vocation à rassembler aussi bien des citoyens de gauche, de droite ou de la société civile. Il porte déjà beaucoup de mesures sociales importantes. Et certaines qu'on a peu évoquées : la solidarité à la source, par exemple, les Français ne savent parfois pas qu'ils ont le droit à des prestations et ils ne font pas les démarches. Nous allons mettre en place un virement automatique, c'est concret pour améliorer le budget des plus modestes.

Typiquement, cette solidarité à la source, vous la mettez beaucoup en avant depuis dimanche soir...

Nous n'avons pas attendu, j'ai organisé pléthore de réunions publiques depuis des mois pour présenter cette mesure et mes collègues aussi. Mais ça va changer la vie de plein de gens ! À certaines de mes amies, qui sont des mères célibataires, je leur dis "Je suis sûre que tu as le droit à une aide financière", elles me répondent qu'elles n'ont pas le temps de remplir les formulaires, qu'elles ne sont pas sûres d'y avoir droit ... Là ce sera automatique ! C'est une grande avancée. Emmanuel Macron a mentionné également dans son discours les mamans solos : il a mis en place dans son premier quinquennat le versement direct des pensions alimentaires, il continue avec l'allocation de soutien familial qui augmentera de plus de 50%. Et l'accueil de tous les bébés en garde deviendra possible. En tant qu'ancienne présidente de "Maman travaille", je considère que c'est une immense avancée. La semaine prochaine j'anime justement une rencontre sur ce thème.

Emmanuel Macron n'a pas exclu la possibilité d'abaisser l'âge légal de départ à la retraite à 64 ans et non à 65. Est-ce un recul ? Est-ce destiné à ramener à lui les électeurs de gauche anxieux par cette réforme ?

Il n'a jamais été question de passer à 65 ans du jour au lendemain, il y aura des rendez-vous. Son intuition est la bonne. Je pense qu'on ne peut pas dire au soir du premier tour "On va dialoguer" et, quand on dialogue, ne bouger sur rien. C'est l'illustration pour moi de la nouvelle méthode de gouvernance prônée par Emmanuel Macron, fondée sur l'écoute, la coopération, la participation de tous aux réformes. Cette réforme des retraites sera le fruit d'une concertation. Je suis très attachée au système solidaire par répartition. Mais pour le sauvegarder, ce système hérité de l'après-guerre a besoin d'une réforme !

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Que dites-vous aux électeurs de gauche qui ne veulent plus choisir entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, qui s'abstiendront ou voteront blanc ?

Écoutons ce qu'en écrivent des personnes comme le cinéaste Nadir Dendoune ou l'élue communiste Assia Benziane. Comme eux, je suis choquée qu'on compare l'extrême droite avec les mouvements républicains. Pendant la pandémie de Covid, Marine Le Pen voulait soigner les gens à l'hydroxychloroquine, elle s'en remettait au Kremlin, elle a fait en 2017 un emprunt chez une banque russe... Si j'étais taquine je dirais qu'elle a payé sa campagne en roubles ! Elle se dit patriote, mais elle sera pieds et poings liés avec Moscou. Je pense que beaucoup de Français font aussi un vote sérieux : Emmanuel Macron est un leader reconnu sur la scène internationale, c'est clair et c'est fondamental. Sur l'Europe, Marine Le Pen dit qu'elle s'affranchirait des traités et qu'elle ne paierait plus les cotisations, donc de fait elle sortira de l'Europe ! Voulons-nous nous isoler ?

Marine Le Pen a été habile en s'emparant en priorité du sujet du pouvoir d'achat. Quel est l'angle d'attaque à adopter selon vous ?

Marine le Pen dit des grandes généralités et de grandes banalités. "Les Français voudraient baisser les dépenses contraintes dans leur budget", oui, bien sûr, personne ne veut augmenter ses propres dépenses contraintes, mais après ? Elle n'explique pas comment elle finance cela ! Il n'y a rien de sérieux dans ses propositions. Aujourd'hui le travail paye mieux, avec nous c'est plus de 400 euros de pouvoir d'achat pour les Français par an en moyenne sur ce quinquennat, et plus que jamais nous sommes certains que le travail est le moyen le plus sûr pour chacun d'être autonome. Il existe un mot d'ordre qui dit "Un vrai travail, un vrai salaire !", je l'ai martelé des années dans des manifs. Du reste, on a mis en place le reste à charge zéro, on en a trop peu parlé aussi, parce que ça concerne les personnes les plus modestes et précaires qui pourront avoir enfin des lunettes ou un appareil auditif ! Nous avons aussi apporté des réponses à l'urgence en particulier sur l'énergie, des réponses fortes et efficaces.

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Emmanuel Macron avait promis il y a cinq ans de faire baisser l'extrême droite, aujourd'hui elle est plus que jamais aux portes du pouvoir. Quelle responsabilité portez-vous ?

Chacun est responsable des électeurs qu'il réussit à mener à lui ou pas. On peut rendre le président de la République responsable de tout ce qui ne va pas dans ce pays, mais Emmanuel Macron a amélioré son score par rapport à 2017. Il est arrivé en tête, et très largement, au premier tour et les Français l'ont qualifié pour le second. C'est factuel. Il y a aussi des pro-Macron dans ce pays, il faut le dire ! Alors oui, il y a des gens sceptiques, il y a des gens qui ne sont pas à l'aise avec toutes les mesures du programme, mais il est difficile de trouver un candidat avec lequel on soit d'accord à 100%. Je le dis aux électeurs de gauche : s'il y a quelques éléments qui nous divisent, fondons-nous sur nos points d'accord qui sont beaucoup plus forts et nombreux qu'avec l'extrême droite.

Et puis, pour vous répondre : il y a beaucoup de sujets sur lesquels on a essayé d'attirer l'attention, je déplore qu'on soit dans un système où l'on retient plus la petite phrase que l'action elle-même. C'est difficile de communiquer sur le positif. Je suis très fière de la naturalisation des travailleurs de la première ligne pendant le Covid, ils ont désormais la nationalité française et Marine Le Pen ne ferait jamais ça. Les programmes "prodiges de la République", que j'ai mis en place nationalement, on en a peu parlé aussi. L'extrême droite monte aussi parce qu'on a du mal à faire entendre ces beaux exemples d'intégration : les immigrés ne sont pas à considérer sans cesse comme un problème ou une source d'insécurité comme le dit l'extrême droite: livreurs, nounous, soignants, ce sont des personnes qui ont tenu le pays à bout de bras pendant la pandémie. Disons-le.