Le débat présidentiel de cette année 2022 se caractérise par son très faible niveau comparé à ceux des élections que le pays a connues depuis 1965. Si ce scrutin se révèle - selon les enquêtes - de moins en moins incertain quant à son issue, ses conséquences pourraient figer le paysage politique pour de longues années. En un sens, pour l'électorat de gauche, la convocation aux urnes électorales ressemble à une longue procession portant l'urne des cendres d'une gauche politique et partisane incapable non seulement de s'unir, mais désormais de débattre en son sein. L'incapacité à conserver ses bastions sociologiques ou emblématiques ne date pas d'hier, et le phénomène de "dénationalisation" du vote de gauche n'est pas né avec cette élection.
Conduite suicidaire
Certes, les amis de Jean-Luc Mélenchon peuvent, de bonne foi, estimer réelles leurs chances d'agripper la qualification pour le second tour, le déplacement de quelques centaines de milliers de voix pouvant y contribuer. Sans minimiser l'événement que constituerait un affrontement entre le candidat de La France insoumise et le président-candidat, sans minimiser l'expulsion du second tour d'une extrême droite qui a dominé l'ensemble du débat présidentiel, la question demeure : la gauche politique, par son incroyable conduite suicidaire, n'est-elle pas en train d'enterrer vivante la gauche sociale ? Cette gauche faite de ce "peuple de gauche", qui risque de se trouver privé de débouché politique, institutionnel et de choisir à terme - à l'instar d'une partie de ce que fut l'électorat de gauche italien - le silencieux chemin de l'exil intérieur civique ?
La mort de la gauche partisane et politique ne signifie nullement qu'aucune forme sociale organisée ne lui subsistera quelque temps. Elle signifie simplement que, malgré les engagements sociaux de nombre de militants, aucune force ne viendrait plus se faire leur relais. De ce fait, ces électeurs seraient privés de l'oxygène nécessaire à leurs engagements lors des scrutins nationaux. La gauche sociale est habituée à oeuvrer sur le temps long et sait aussi que son travail nécessite, par les élections, l'inscription de son action, de ses idées, dans les institutions. Néanmoins, le problème qui se pose à elle concerne sa capacité à survivre longtemps à une gauche partisane, électoralement marginalisée, fracturée et privée de méthode politique, sinon de volonté, pour porter ses aspirations au pouvoir. Ce qui fonctionne encore relativement bien dans un certain nombre de communes et explique la relative résistance locale des municipalités de gauche. Cela n'est nullement inscrit pour l'éternité dans la vie politique de notre pays.
Récupération sporadique
Cette campagne est un cas d'école en matière d'auto-effacement de la gauche politique. Alors qu'un réel travail propositionnel des mouvements de jeunesse et d'éducation populaire a été effectué, tout se passe comme si les forces partisanes s'étaient senties simplement obligées d'effectuer des figures imposées consistant à les "écouter" et à poursuivre leur croisière électorale en solitaire. Ce désintérêt relatif à l'égard de dizaines de mouvements qui ont été des piliers de politiques d'émancipation depuis des décennies a pour corollaire un manifeste désintérêt pour l'évolution des conditions de leur existence, du fait notamment d'une marchandisation constante de ce monde, dont la raison d'être est justement d'y échapper. Les partis s'occupant d'abord de leur vie interne, c'est délibérément que leurs responsables, à quelques exceptions, renoncent à puiser dans le dialogue avec ces mouvements l'inspiration d'un programme qui dépasse la récupération sporadique de propositions au demeurant souvent intéressantes mais appelant à une politisation franche.
Les mobilisations très démonstratives de franges de la jeunesse pour des causes légitimes se muent toujours davantage en suite d'injonctions, de prophéties parfois apocalyptiques et de défiance à l'égard du politique. Là encore, l'articulation entre une fréquente légitimité de radicalités (environnementales, etc.) exprimées dans la rue et l'incitation à l'universalisation de ces discours et à l'inscription de ces causes dans les institutions fait ostensiblement défaut. La gauche partisane s'est inoculée la ciguë qui va l'emporter. La vie et les dynamiques de la "gauche sociale" l'indiffèrent, puisque seule lui importe sa survie. La frilosité et l'entre-soi ont transformé les partis de gauche en des forces souffreteuses et valétudinaires, dont les effectifs militants deviennent anémiques. Ces forces moribondes risquent d'entraîner dans les abîmes ce que longtemps on a appelé le "peuple de gauche".
