La route est forte, qui mène chacun de nos trois derniers présidents à affronter l'islamisme radical. Si tous ne partent pas du même endroit, loin de là, tous semblent - et c'est frappant - comme rattrapés par la réalité, obligés du coup de hausser le ton, de muscler le propos et surtout le dispositif de combat. Ils connaissent, par exemple, le nombre de départs de Français pour rejoindre des groupes de djihadistes en Syrie. Les considérations électoralistes ne peuvent être totalement écartées (il paraît que ce sont des hommes politiques), mais l'essentiel ici est ailleurs, dans ce nouveau défi lancé aux plus hauts responsables du pays. Vendredi, c'est au tour d'Emmanuel Macron de s'avancer sur un fil, une corde raide plutôt. Un président ne peut cibler une communauté toute entière, aucun d'ailleurs ne le souhaite. Leur gêne toutefois est perceptible : dans le climat de plus en plus tendu, l'accusation d'islamophobie, ce mot couperet lui-même conçu pour exacerber les tensions, n'est jamais loin.
Dans la conquête du pouvoir, les futurs présidents veillent à afficher un profil ouvert, équilibré, attractif. En 2004, soit trois ans avant son accession à l'Elysée, Nicolas Sarkozy, qui ne sera pas le moins offensif sur le sujet après son élection, écrit : "Quand [la démographe] Michèle Tribalat doute de la compatibilité de l'islam avec les valeurs de la République, elle fait part d'un point de vue qui ressemble à une forme de racisme, ni plus ni moins. Elle postule que, chez les musulmans, la foi et la pratique religieuse sont des actes dangereux pour la République. A mon tour de souligner et de m'étonner que l'on demande davantage aux musulmans qu'aux autres. Les musulmans ne sont pas au-dessus des lois, c'est vrai, mais prenons garde à ce qu'ils ne soient pas non plus en dessous !"
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Auteur d'un ouvrage remarqué, La République, les religions, l'espérance, Sarkozy insiste : "Il n'y a rien que je trouve plus irresponsable que la question posée par quelques-uns, avec l'arrogance propre à certains cercles d'experts : 'l'islam est-il compatible avec la République' ? Poser ainsi la question, c'est accepter l'idée que l'on puisse dire 'non'." Nicolas Sarkozy n'esquive pas la question des signes ostentatoires, indiquant à son interlocuteur : "Vous portez, mon Père (Philippe Verdin), un vêtement religieux. Je ne vous vois pas, pour autant, comme un intégriste. Si vous étiez musulman et si vous portiez un habit religieux, devrais-je vous voir comme un intégriste ? N'y-a-t-il pas une différence de traitement et des arrière-pensées ? Il m'arrive de penser que 'on reproche à nos compatriotes musulmans ce qu'on ne se permettrait pas de reprocher à d'autres."
Pendant la campagne de 2012, François Hollande traite le sujet de la place de l'islam dans la société française avec modération, c'est son adversaire du second tour, Nicolas Sarkozy, qui lui reproche par ses prises de position d'attirer le vote de Tariq Ramadan. Selon une étude du corps électoral menée par OpinionWay et Fiducial le 6 mai pour Le Figaro sur 10 000 votants, 93% des musulmans pratiquants glissent un bulletin "François Hollande" dans leur enveloppe. Seuls 7% d'entre eux votent pour Nicolas Sarkozy.
Cinq ans plus tard, Emmanuel Macron aborde la présidentielle dans la peau du démocrate qui s'est construit contre Manuel Valls le républicain. Quand surgissent les attentats de Paris, la tension intellectuelle atteint son maximum entre le ministre de l'Economie de l'époque et le chef de gouvernement. Ce sont les fameuses déclarations d'Emmanuel Macron sur la "part de responsabilité" que la société française doit assumer dans le "terreau" sur lequel le djihadisme a pu prospérer. Evoquant une disparition de "l'idéal républicain de mobilité sociale", il précise : "Je ne suis pas en train de dire que tous ces éléments sont la cause première du djihadisme. C'est la folie des hommes, et l'esprit totalitaire et manipulateur de quelques-uns. Mais il y a un terreau, ce terreau est notre responsabilité."
Sarkozy et Hollande, une même difficulté
Les candidats à l'Elysée dissertent sur la place de l'islam, les présidents se retrouvent confrontés en priorité à la lutte contre l'islamisme. Le passage de l'une à l'autre se révèle périlleux. Même Nicolas Sarkozy et François Hollande, dont on pourrait penser que tout les oppose sur ces questions, sont traversés par les mêmes inquiétudes. Racontant sa participation à une rupture du jeûne au début de son quinquennat, le premier évoque dans son dernier livre, Le Temps des tempêtes, ses relations avec les différents responsables musulmans : "Je les exhortai à prendre leur part du combat à mener contre tous ces fous qui se prétendaient de Dieu. (...) Je dois à la vérité de dire que mes espérances furent sur ce point souvent déçues. J'ai parfois trouvé que les réactions de la communauté musulmane modérée étaient trop timorées, en tout cas rarement à la hauteur de la gravité de la situation."
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Ce qui est marquant, c'est que François Hollande, au fond, fait à peu près la même remarque lorsqu'il se confie à Gérard Davet et à Fabrice Lhomme dans Un président ne devrait pas dire ça : "Ce n'est pas l'islam qui pose un problème dans le sens où ce serait une religion qui serait dangereuse en elle-même, mais parce qu'elle veut s'affirmer comme une religion dans la République. Après, ce qui peut poser un problème, c'est si les musulmans ne dénoncent pas les actes de radicalisation, si les imams se comportent de manière antirépublicaine..." L'ancien président socialiste a récemment rendu visite au recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, pour le féliciter de son texte, paru dans Le Figaro, dans lequel il souhaite que Charlie Hebdo " continue d'user de son art " - c'est lui qui, en 2006, en tant qu'avocat, avait décidé de poursuivre le journal satirique pour avoir caricaturé Mahomet.
Attentif à ce point, Emmanuel Macron a reçu mercredi les représentants des cultes et se réjouit de voir publier, juste avant son intervention de vendredi, une tribune de ce même recteur de la Grande Mosquée de Paris. Dans Le Monde, Chems-Eddine Hafiz se dit prêt à soutenir la démarche du chef de l'Etat : "Pour combattre vraiment le "séparatisme islamiste", il faut cesser de tolérer la ghettoïsation."
Séparatismes : un pluriel qui interroge chez Macron
Le choix des mots est aussi l'affaire des présidents. A François Hollande il fut souvent reproché de ne jamais évoquer l'islamisme radical. C'était faux, il en a parlé plusieurs fois, mais ce qui était significatif, c'est qu'on ne l'a pas entendu. "Islamistes radicalisés", dénonce-t-il huit jours après les attentats de novembre 2015 à Paris, devant le congrès de l'association des maires de France. "Terrorisme islamiste", dit-il dans sa déclaration qui suit l'attaque à Nice, le 14 juillet 2016.
Pour ne pas être accusé, comme son prédécesseur, de tourner autour du pot, Emmanuel Macron s'essaie à un nouveau mot. Le 18 février 2020, à Mulhouse, il expose longuement sa volonté de combattre "le séparatisme" qu'il qualifie à plusieurs reprises d' "islamiste" - il n'en évoque d'ailleurs aucun autre. Trop difficile à porter ? Vendredi, le pluriel remplacera le singulier : "la lutte contre les séparatismes" est l'objet du déplacement dans les Yvelines, selon l'agenda publié par l'Elysée. "L'islamisme est le premier séparatisme à traiter aujourd'hui, il n'y a pas d'ambiguïté pour nous", assure un conseiller du président. Alors que les termes du titre du futur projet de loi, qui devrait finalement être présenté début décembre en conseil des ministres, ne sont pas encore définitivement arrêtés, la polémique se développe autour de ce pluriel.
L'Etat est-il en passe de perdre le combat, ses chefs successifs se retrouvent-ils désormais contraints de lutter contre leur impuissance ? Dans Tout pour la France (2016), Nicolas Sarkozy soulignait déjà que "si les choses continuent de dériver à ce rythme et avec cette force, le risque d'une forme larvée de guerre civile ne peut plus être complètement écartée". Deux ans plus tard, il dit au Point: "Nous sommes encore trop naïfs et trop faibles." Et encore deux ans plus tard, dans Le Temps des tempêtes : "Je veux espérer qu'il est encore temps d'agir pour éviter un affrontement dont les conséquences seraient incommensurables."
