"Jyllands-Posten est particulièrement exposé, étant la source initiale des caricatures. Nous affirmons en toute sincérité que le bien-être de nos collaborateurs et de l'entreprise passe avant le précieux principe de liberté d'expression. Aucun dessin ne vaut une vie humaine."

J'ai dû me pincer plusieurs fois et relire l'article que le Jyllands-Posten a consacré à Charlie Hebdo et au procès qui s'est ouvert le 3 septembre à Paris. J'ai dû me pincer, car je ne pensais pas qu'il soit possible de poser l'équation morbide : la vie est plus précieuse que la liberté d'expression. Une vie diminuée, une vie négociée, une vie au rabais, peut-être. Mais la vie est-elle négociable ? Vivre sans la possibilité de dire, d'écrire, de dessiner, de rire sous prétexte de sécurité est-elle une vie viable ?

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Déjà avant l'ouverture du procès, historique, se faisaient entendre des échos qui voulait réduire la portée de l'événement. Seconds couteaux, procès sans coupables, procès inutile, mise en scène, spectacle - comme s'il eut été plus aisé de condamner en passant outre le procès, plus commode de réduire les attentats de janvier 2015 à un mauvais souvenir. A l'image du procès de l'écofasciste suprémaciste blanc Brenton Tarrant : celui-ci ayant plaidé coupable, il s'est résumé quatre jours d'audiences où ont défilé les témoins de l'effroyable tuerie de Christchurch, devant un terroriste amorphe. Pas de procès, donc aucune explication sur les quinze mois de préparation de l'Australien, passés sous les radars des renseignements néo-zélandais ; pas de procès, donc aucune compréhension de la mécanique qui transforme un homme en un tueur implacable ; pas de procès, donc l'oubli. La Première ministre, Jacinda Ardern, enfonce le clou en lui souhaitant une vie de "silence total et absolu", avant d'ajouter : "J'espère que c'est la dernière fois que nous avons à entendre ou à prononcer le nom du terroriste." En enterrant les tragédies, nous pensons nous consoler, mais nous ne faisons que préparer celles à venir.

La France, refuge historique des sans-dieux

Une minute quarante-huit secondes ont suffi pour décimer la rédaction de Charlie Hebdo, quelques poignées de secondes qui disent la violence et les certitudes verrouillées des tueurs. Entendre les dessinateurs et journalistes survivants, voir les photographies de l'identité judiciaire, regarder les images du massacre, c'est réfléchir, sans possibilité de faire l'autruche, au pourquoi et au comment. Jusqu'aux rires provoqués dans la salle d'audience - y compris sur le banc des accusés - par le talent et l'humour corrosif de Charb, rappelant qu'une caricature existe par le rire salvateur qu'elle déclenche, même si elle naît dans le sérieux politique. C'est remonter le fil du temps pour interroger l'armée des "oui, mais..." qui ont entretenu l'idée que Charlie Hebdo faisait la guerre aux musulmans. Dans ce procès filmé pour l'Histoire, il n'existe pas de seconds couteaux, car chacun des accusés a sciemment participé à cette minutieuse horlogerie qui a abouti à l'assassinat de la liberté d'expression. Tout comme des intellectuels, journalistes, chercheurs, universitaires ou politiques sont coupables de relativisme, de justification opportuniste, d'allégeance à une idéologie totalitaire. Le tout parfaitement résumé à la barre par Coco : "Les coupables, ce sont les Kouachi et ceux qui les ont aidés, ceux qui ferment les yeux devant l'islamisme, ceux qui baissent leur froc devant une idéologie."

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Depuis janvier 2015, l'armée des "oui, mais" n'a pas su éviter d'autres attentats meurtriers, ni apporter la sérénité dans le débat, ni participer à la réconciliation autour de la figure du citoyen universaliste. Mais, au nom d'une tolérance dévoyée, elle a entretenu un séparatisme criminel et une déshumanisation des victimes, trompé une partie de la jeunesse qui préfère dorénavant soutenir des tueurs décérébrés plutôt que d'applaudir la subversion, qui choisit la censure contre liberté, la haine contre le rire, l'intransigeance contre le dialogue. Nombreux sont les coupables : ceux qui ont permis qu'une adolescente de 16 ans doive quitter l'école et subir des menaces permanentes de viol et de mort pour cause de blasphème ; ceux qui ont autorisé, par leurs prises de position immondes, les huées et le refus de la minute de silence après les attentats ; ceux qui ont armé et continue d'armer un discours qui amalgame musulmans et islamistes, renvoyant tout croyant à une idéologie politique totalitaire et creusant un peu plus la frontière, pourtant illusoire, entre "eux" et "nous". La France, refuge historique des sans-dieux, vaut mieux que ça.