C'est l'onde de choc du chagrin, un mélange de peine intense, de colère et d'incompréhension, comme une plaie béante qui s'exprime à la barre de la cour d'assises spéciale de Paris. "Six ans, ça parait peut-être long pour vous mais, moi, j'ai l'impression que c'était il y a deux jours", lance, ce mardi matin, dans une vague de sanglots Valérie Braham, l'épouse de Philippe Braham, l'une des quatre victimes de l'Hyper Cacher. "Mon mari, c'était mon pilier dans la vie. Je suis morte avec lui. Aujourd'hui, je vis juste pour mes enfants, c'est tout."
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Depuis le 9 janvier 2015, la vie s'est comme arrêtée pour cette mère de famille, veuve à 39 ans seulement. "C'est fini, c'est tout", résume-t-elle. Le monde autour a progressivement recommencé à tourner. Elle a bien essayé "une, deux, trois fois" de reprendre le travail. En vain. Son monde à elle s'est figé. Finies les sorties au parc ou aux anniversaires avec ses enfants. Finies aussi les nuits de sommeil, elle s'est habituée à ne dormir qu'une heure, se contente même d'avoir somnolé. "Ça fait presque six ans que je suis confinée à la maison. Maintenant (depuis la crise du Covid-19, Ndlr), les gens savent ce que ça fait", lâche Valérie Braham.
"Peut-être que si j'avais rien dit..."
Alors cette femme meurtrie parle, par peur d'oublier et qu'on oublie Philippe. Elle raconte ce moment où tout a basculé. Après l'attentat perpétré contre Charlie Hebdo, elle a voulu retirer ses enfants de l'école et de la crèche. Ils sont alors âgés de 20 mois, deux ans et demi et huit ans. "On va pas arrêter de vivre à cause d'un petit con", lui avait rétorqué son mari. Alors, le matin du 9 janvier, elle est partie passer son examen blanc pour le concours de professeur des écoles, comme prévu. La veille, son mari avait fait les courses pour Shabbat. Il est revenu en ayant oublié une partie de la liste. Elle l'a engueulé "un peu". Lui, toujours calme, lui a répondu : "C'est pas grave chérie, demain j'y retourne." Elle lui a dit que ce n'était pas la peine, qu'elle ferait sans. "Peut-être que si j'avais rien dit..." Sa voix se brise.
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Jamais le nom d'Amedy Coulibaly ne sort de sa bouche. C'est "il" ou ce "méchant monsieur" qui a tué le père de ses enfants. "J'ai peur de l'avenir, je ne sais pas ce que je vais leur (à ses enfants, Ndlr) raconter plus tard." Se tournant vers les accusés dans leur box vitré, elle clame : "Même si c'est pas eux qui ont abattu mon mari, ils ont quelque part du sang sur eux."
La colère parcourt aussi tout le corps de Patrick Cohen, le papa de Yohan, manutentionnaire de l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, le premier à avoir été touché par une balle du terroriste. Le soir des faits, quand cet homme finit par apprendre la mort de son fils aîné de 20 ans au bout d'une interminable attente, sa réaction est "très violente": "J'en revenais pas, j'étais incontrôlable... Une réaction de père". Mais le pire, ça a été le lendemain, au réveil, avec cette impression d'être quelqu'un d'autre.
"Pourquoi cette haine du juif?"
Depuis, les Cohen ont quitté la France pour Israël. Patrick Cohen a fait le déplacement à Paris uniquement pour témoigner. Mais sans sa femme, toujours "dans le déni": "Elle ne veut rien voir, rien entendre" et ne connaît toujours pas aujourd'hui les derniers instants de son fils Yohan. "J'ai toujours voulu préserver ma femme et notre fille. Je leur ai caché pendant six ans que Yohan avait souffert, (...) qu'il a dit 'au secours, ça fait mal' et qu'il a agonisé pendant une heure." Sa fille de 22 ans a fini par tomber sur cette information, "vous imaginez les dégâts."
Comme pour de nombreuses victimes ou leurs proches, la vie "normale" n'est désormais plus possible. Patrick Cohen n'a plus réussi à retravailler depuis le 9 janvier 2015. Pas plus qu'il a réussi à retrouver depuis des moments de "joie à 100%". "On nous a volé notre chair. Ce ne sont pas que des mots. Vous savez, nous, on a toujours été des gens droits. Pourquoi cette méchanceté gratuite, cette haine du juif? Je ne sais pas, je n'arrive toujours pas à le cerner, à l'expliquer."
"Assassinés seulement parce qu'ils étaient juifs"
Zarie Sibony n'a pas plus de réponses. Mais, à la barre, avec une mémoire sans faille, elle a pu retranscrire les mots d'Amedy Coulibaly. La jeune caissière est celle qui l'a côtoyé au plus près, Il l'a menacée de son arme ("Ah t'es pas encore morte, toi tu ne veux pas mourir") et lui a ordonné de fermer le rideau de fer du magasin, de faire remonter les clients qui s'étaient réfugiés au sous-sol ou de répondre au téléphone fixe qui ne cessait de sonner. La jeune femme a d'abord cru que le terroriste était venu pour la caisse.
Dans sa bouche ce mardi, résonne la réponse de Coulibaly: "Tu as vraiment cru que j'étais venu faire ça pour faire de l'argent ? Les frères Kouachi et moi, on fait partie d'une même équipe. On s'est divisé en deux, eux pour Charlie Hebdo et moi pour la police et vous.Je suis venu pour mourir en martyr, pour venger Allah. Vous les juifs, vous aimez trop la vie. Vous pensez que la vie, c'est le plus important, alors que c'est la mort. Et moi je suis venue ici pour mourir. (...) Vous êtes les deux choses que je déteste le plus au monde: vous êtes juifs et français." Si Zarie Sibony témoigne avant tant de précision, c'est contre l'oubli, pour rappeler que "quatre personnes été assassinées tellement sauvagement seulement parce qu'ils étaient juifs.
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