Il était un peu plus de 11h30 ce vendredi 25 septembre quand des cris ont résonné rue Nicolas-Appert, dans le 11e arrondissement de Paris. De quoi glacer le sang de tout un quartier et faire remonter de douloureux souvenirs puisque c'est dans cette même rue, il y a cinq ans, le 7 janvier 2015, qu'avait lieu l'attentat contre Charlie Hebdo.
Le parquet national antiterroriste (Pnat) a été saisi de l'enquête sur l'attaque. L'enquête de flagrance est ouverte pour "tentative d'assassinat en relation avec une entreprise terroriste" et "association de malfaiteurs terroriste criminelle", a-t-il précisé. Dimanche, le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a affirmé, lors d'un point presse à l'occasion d'une visite de synagogue à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) pour la fête juive de Yom Kippour, que "nous sommes dans une situation extrêmement critique, nous sommes en guerre contre le terrorisme islamique et peut-être que nous l'avons collectivement un peu mis derrière nous".
Ce qu'il s'est passé
Vendredi, dans ce quartier meurtri, un homme a attaqué et blessé deux personnes muni d'une feuille de boucher, un large couteau. Les deux victimes, employés de la boîte de production Premières lignes, discutaient sur le trottoir, en pleine pause cigarette quand l'homme s'est précipité sur eux, selon les premiers éléments de l'enquête. Le suspect a alors pris la fuite en direction du boulevard Richard-Lenoir.
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"L'assaillant est reparti par le métro. Là, c'est blindé de policiers. Des gens de chez nous l'ont aperçu, c'est quelqu'un de râblé, avec un hachoir, ce qu'on appelle une feuille de boucher", témoigne Paul Moreira, un des responsables de la société de production, auprès de LCI.
Qui sont les blessés ?
Un premier bilan de la préfecture de police faisait état de quatre blessés dont deux en "urgence absolue", avant d'être revu à la baisse annonçant finalement deux blessés. Sur France 2, la présentatrice de "Cash Investigation" a annoncé que les victimes, un homme et une femme, sont des employés de l'agence Premières lignes. Elle rapporte qu'une des salariées "a vu cet homme courir avec une lame de boucher ou une machette après un collaborateur blessé". Elle rappelle que "la plupart des collaborateurs de Premières lignes télévision ont déjà vécu l'attaque des frères Kouachi contre Charlie Hebdo il y a cinq ans". Ils étaient en pause cigarette devant leur immeuble situé au 10, rue Nicolas-Appert.
La vie des deux victimes "n'est pas en danger", a assuré le Premier ministre Jean Castex lors d'un déplacement sur les lieux. Cette attaque est survenue "dans un lieu symbolique et au moment même où se déroule le procès des auteurs des actes indignes contre Charlie Hebdo", a souligné le chef du gouvernement. "C'est l'occasion pour le gouvernement de la République de rappeler son attachement indéfectible à la liberté de la presse, sa volonté résolue par tous les moyens de lutter contre le terrorisme".
Interrogé samedi par France Info, Luc Herman, cofondateur de l'agence, a affirmé avoir eu "des nouvelles rassurantes [des deux blessés]. Ils sont sortis en début de soirée du bloc opératoire, ils sont dans deux hôpitaux différents", a-t-il affirmé, précisant que les deux employés avaient été "gravement blessés au visage" lors de cette attaque "d'une violence inouïe".
Le profil des suspects
Au coeur de l'enquête, l'identité de celui que le procureur national antiterroriste Jean-François Ricard a qualifié dès vendredi d'"auteur principal" de l'attaque : cet homme se présente comme Hassan A., âgé de 18 ans, né à Mandi Bahauddin, une ville agricole du Pendjab au Pakistan. Inconnu des services spécialisés sous cette identité, l'homme "parle un peu le français, mais bénéficie d'un traducteur en ourdou", selon une source proche de l'enquête.
L'identité d'Hassan A. correspond à celle d'un jeune homme entré en France encore mineur, il y a trois ans. Pris en charge par l'aide sociale à l'enfance dans le Val-d'Oise jusqu'à sa majorité en août dernier, il ne présentait "aucun signe de radicalisation", selon le conseil départemental. Deux des domiciles présumés de cet homme présenté comme "itinérant" ont été perquisitionnés vendredi, un hôtel social situé à Cergy (Val-d'Oise) et un deux-pièces à Pantin (Seine-Saint-Denis), meublé de plusieurs lits superposés. Des matériels (ordinateurs, téléphones) ont été saisis.
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Autre question centrale pour les enquêteurs : le mobile de cette attaque. En plein procès de l'attentat meurtrier de janvier 2015 contre l'hebdomadaire satirique, l'homme "assume son acte" qui visait Charlie Hebdo, expliquent des sources proches de l'enquête. Le suspect pensait que l'hebdomadaire se trouvait toujours dans les locaux du XIe arrondissement, selon l'une de ces sources, pour qui cette attaque intervient "dans le contexte de la republication des caricatures (du prophète Mahomet, ndlr) qu'il n'a pas supportée".
Les enquêteurs s'intéressent ainsi à une vidéo de l'assaillant, un élément révélé samedi par l'hebdomadaire Le Point, confirmant le caractère prémédité de l'acte. Dans ce document de deux minutes, qui a circulé dans le week-end sur les réseaux sociaux, l'homme qui se présente comme "Zaheer Hassan Mehmood" revendique son geste à venir, sans faire allégeance à une quelconque organisation, et l'explique par "les caricatures du prophète Mohammed qui ont été faites".
Enfin, comme toujours dans ce type d'enquêtes, les services antiterroristes vérifient l'entourage du principal suspect afin de comprendre son "environnement", selon la source proche du dossier, car "tout laisse à penser qu'il a agi seul". En fin de journée dimanche, six gardes à vue étaient encore en cours: l'homme se présentant comme Hassan A., trois anciens colocataires de son appartement de Pantin, son petit frère et une connaissance.
Un suspect finalement relâché
Peu après l'attaque, un Algérien de 33 ans avait également été interpellé près des lieux et placé en garde à vue, une mesure levée à 23h30 vendredi, selon une source judiciaire. Selon une source proche du dossier, son récit qui "consiste à dire qu'il a été témoin, a poursuivi l'auteur et a ensuite été menacé, a été corroboré par l'enquête". Il a raconté au Monde samedi et sur TF1 dimanche comment il s'est retrouvé en garde à vue alors qu'il avait en réalité tenté d'arrêter Hassan A. : "Je voulais être un héros, je me suis retrouvé derrière les barreaux".
"Il doit être présenté comme un héros, il a eu un comportement héroïque", a affirmé Me Lucie Simon à l'AFP, au sujet de son client. "Il était au niveau du boulevard Richard-Lenoir, il entend le cri d'une femme, puis d'un homme et voit quelqu'un partir avec un couteau et qui fait tomber ce couteau à l'entrée de la bouche de métro", raconte-t-elle.
"Mon client, qui a fait cela plusieurs fois dans sa vie, se met à lui courir après pour l'arrêter. Il se dit qu'il a dû agresser une femme, sans se douter du caractère terroriste de l'affaire", poursuit-elle. "Il descend en trombe ans le métro, il voit que (le principal suspect) est sur l'autre quai, il crie "qu'est-ce que t'as fait ?". L'assaillant le pointe avec un cutter et rentre dans le métro. Mon client arrête de le poursuivre parce qu'il est menacé", ajoute-t-elle.
Le dispositif de sécurité
Le secteur a rapidement été quadrillé vendredi, plus personne ne pouvait franchir le périmètre de sécurité, pas même ces habitants des immeubles voisins partis faire des courses et qui ont été, un temps, bloqués hors de chez eux.
Cette attaque est survenue alors que la rédaction de Charlie Hebdo fait l'objet de nouvelles menaces depuis que l'hebdomadaire a republié des caricatures de Mahomet le 2 septembre, à l'occasion de l'ouverture du procès des attentats de janvier 2015, qui doit se tenir jusqu'au 10 novembre. Après une courte suspension au procès, l'audience a repris sans aucune mention par la cour d'assises spéciale de Paris de cette attaque.
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L'attaque pourrait connaître des conséquences sur le plan politique : sur France 2, le ministre de l'Intérieur a en effet reconnu que la menace contre la rue Nicolas-Appert avait été "sous-évaluée": il a précisé avoir demandé au préfet de police "pourquoi". "Il y a eu un attentat, quand il y a eu un attentat, c'est que manifestement on aurait pu faire mieux", a ajouté le ministre, tout en précisant que la rédaction de Charlie Hebdo était partie depuis "quatre ans" et que la rue en question n'avait fait l'objet d'"aucune menace" explicite.
Dimanche, Gérald Darmanin a précisé avoir "demandé au préfet de police de Paris de renforcer la sécurisation d'un nombre de sites, y compris de sites qui peuvent être symboliques", comme les anciens locaux du journal satirique. "Depuis le démarrage du procès de Charlie Hebdo, il n'y a eu absolument aucune sécurisation de cette rue et de cet immeuble symboliques", avait auparavant déploré Luc Hermann, codirigeant de Premières lignes.
