Alors que Christiane Taubira s'est officiellement lancée dans la course à la présidentielle le week-end dernier, une question taraude les électeurs de gauche : qu'est ce qui peut bien rassembler les candidats en lice de Yannick Jadot en passant par Anne Hidalgo et Jean-Luc Mélenchon ? Peu de choses en réalité. Dans une série de chroniques cosignées avec Gérard Grunberg et publiées sur le site Telos, l'économiste Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS et inspirateur du programme d'Emmanuel Macron en 2017, tire à boulets rouges sur la gauche. Il dénonce pêle-mêle les vieilles recettes et un virage radical inquiétant incarné par la plateforme programmatique de la Primaire populaire. Interview cash.

L'Express : Le débat à gauche porte aujourd'hui essentiellement sur des querelles de personnes et dresse le constat d'une impossibilité de présenter une candidature unique. Rien ou si peu sur le contenu des programmes. Y voyez-vous la manifestation que la gauche a perdu la bataille des idées ?

Elie Cohen : Je suis parti d'un constat d'étonnement. Depuis des semaines, on parle des mérites et des qualités des différents candidats, l'une ayant la stature d'icône de la gauche, l'autre se présentant comme l'incarnation de la sensibilité sociale de l'écologie, le troisième représentant une vision plus radicale de la gauche... Mais jamais on ne parle de programmes. Comme s'il n'y avait pas d'enjeux de substance. Peut-être ai-je tort de penser que les engagements politiques ont encore une valeur ! Ce sujet est d'autant plus important que la Primaire populaire citoyenne a déjà une plateforme programmatique et que celui qui sera élu par ce biais s'est engagé à respecter les ruptures qui y sont inscrites. J'ai donc voulu voir ce qu'il y avait dans cette plateforme. J'ai soulevé le capot. Et là, l'économiste que je suis, a été saisi. Saisi par le contenu radical des mesures. Très étonné aussi par le fait que des candidats incarnant la social-démocratie et issus de partis de gouvernement puissent signer un tel texte sans même voir la portée de ces différentes propositions. On ne peut pas considérer que l'adhésion à ce programme ne pose aucun problème...

Justement, comment l'économiste keynésien que vous êtes, juge la plateforme programmatique de la Primaire populaire ?

En réalité, ce programme n'est rien moins qu'une étatisation complète de l'économie. Je suis d'accord avec le fait que le premier objectif de politique économique doit être la prospérité des Français et donc la lutte contre la pauvreté et les inégalités excessives. De fait, la création du revenu universel - dont on peut discuter, les contours, le montant, le calibrage - peut être justifiée. Mais là, la Primaire populaire y ajoute une allocation gratuite de kilowattheure d'électricité pour lutter contre la précarité énergétique, un volume minimum gratuit d'eau, de gaz... Dans ce contexte, quelle est la fonction du revenu universel ? Quelle est la logique de l'empilement des aides ? L'Etat cesse d'être le garant de la justice sociale pour devenir la providence de tous !

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Autre exemple : la volonté d'orienter l'agriculture vers le bio et d'accélérer la transition verte de l'agriculture. Très bien! Mettons alors en place des dispositifs qui incitent à la production et à la consommation de produits bio. Là, la Primaire populaire propose carrément que l'Etat reprenne toutes les dettes des agriculteurs. Est-ce que nous avons le début d'une évaluation ? Aucun. On additionne les milliards sans soucis d'évaluation ni de cohérence. Que penser enfin des propositions sur la démocratie sociale ? On peut certes imaginer une meilleure représentation des salariés dans les conseils d'administration. Mais là encore, c'est beaucoup plus radical : les salariés devraient occuper 50% des sièges au conseil d'administration et bénéficier d'un pouvoir de véto au CES et au CHST de l'entreprise. Que devient alors le pouvoir des actionnaires, notamment dans les entreprises familiales? Il y a une volonté de pousser les nouvelles conquêtes sociales et les nouvelles pratiques de redistribution tellement loin que cette plateforme incarne tout simplement un changement de régime.

Ce changement de régime est-il crédible ?

C'est du "basisme radical" qui exprime seulement la distance par rapport à toute perspective réaliste d'exercice du pouvoir. Le consommateur doit avoir tous ses besoins couverts, le salarié doit avoir tous les pouvoirs dans l'entreprise et l'Etat doit être là pour favoriser cette redistribution extrême. Il faut aussi baisser la durée du travail, soit en passant par la semaine de 4 jours, soit en généralisant les 32 heures ou en accordant davantage de congés payés, soit même revenir à la retraite a 60 ans. Cette plateforme a comme seul objectif la redistribution sans jamais se soucier du financement, de la soutenabilité financière ou des équilibres de gouvernance. Accepter de participer à la Primaire populaire et adhérer à ces principes, tout en affirmant que cela ne pose aucun problème montre à quel point certains ont perdu le sens politique.

Mélenchon nous annonce un Frexit si les positions françaises ne sont pas ratifiées par Bruxelles

Finalement qu'est ce qui rassemble tous les candidats de gauche ?

Ce qui rassemble Hidalgo, Taubira, Jadot, ou Mélenchon est d'un classicisme absolu. C'est le programme commun du "Tax and Spend" : augmentation du salaire minimum, hausse des pensions et des minimas sociaux, baisse du temps de travail, hausse des budgets de la protection sociale... Le tout sans financements identifiés si ne n'est par les recettes imaginaires comme la chasse à l'évasion fiscale, le retour à l'ISF (baptisé d'ISF climatique) ou l'accentuation de la progressivité de l'impôt. Si on s'en était tenu là, tous les candidats auraient pu finalement incarner le visage d'une social-démocratie très généreuse. Le problème, c'est que sur tous les autres sujets de profondes divergences, presque irréconciliables, apparaissent. Chacun a rajouté son facteur de différenciation, sa touche personnelle. Ce qui montre bien qu'un candidat commun à la gauche est impossible.

Quels sont ces principaux facteurs de différenciation ?

En matière fiscale et sociale, Jean-Luc Mélenchon propose la surtaxation des hauts revenus et des hauts patrimoines, et défend le retour à la retraite à 60 ans après 37,5 ans de cotisation. Il défend une idée fondamentale : il ne faut jamais revenir sur un acquis social quel qu'il soit. Il est donc contre toute réforme des retraites, même s'il est établi que le système ne tient plus la route démographiquement. Concernant Yannick Jadot, la sortie du nucléaire est sa marque de fabrique, d'où les propositions d'aménagement pour faire réaliste. Celle d'Anne Hidalgo a été le doublement du salaire des enseignants. Elle veut miser sa candidature sur une rénovation fondamentale de l'école qui passe par un effort budgétaire violent. En suggérant que les soignants pourraient suivre, Anne Hidalgo - et le PS avec elle - a largué les amarres avec la gauche de gouvernement.

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L'opposition entre les programmes est encore plus forte, soulignez-vous, en ce qui concerne la politique étrangère. D'un côté, on a un Mélenchon russophile et eurosceptique, de l'autre un Jadot inquiet des dérives liberticides de Poutine et résolument proeuropéen...

Mélenchon, c'est quand même très curieux. Il a repris toutes les positions diplomatiques des communistes du temps où l'URSS existait encore. Il y a alignement sur le monde soviétique, à travers la démonisation des Etats-Unis et de l'Otan, une sanctification de l'expérience vénézuélienne et une volonté de négocier avec Poutine. Cela s'explique par un attachement atavique au modèle soviétique, qui le pousse à soutenir des régimes autoritaires. Dire qu'à gauche, on pourrait gouverner ensemble sur de telles bases diplomatiques, ce n'est pas sérieux.

Mais plus grave encore, à mes yeux, est la position qu'adopte Mélenchon sur l'Union européenne. En apparence, il aurait mis de l'eau dans son vin. Mais si vous lisez bien ses déclarations récentes, il dit qu'il compte appliquer son programme, en se fichant bien de Bruxelles ou des engagements pris dans le cadre du pacte de stabilité. Lui répond qu'il fera jouer "l'opt out". Mais cette clause de "l'opt out" n'existe pas pour la France, qui fait partie de la zone euro et a signé le pacte de stabilité! Selon Mélenchon, s'il n'arrive pas à obtenir cette clause, il retirera la France des institutions européennes. Clairement, cela signifie qu'il va remettre en cause notre adhésion à l'UE et l'euro. Il nous annonce un Frexit si les positions françaises ne sont pas ratifiées par Bruxelles. Ça décoiffe quand même.

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Yannick Jadot est lui un fédéraliste européen, qui estime qu'il faut transférer plus de pouvoirs à l'autorité européenne. Il reconnaît les avancées écologiques faites grâce à l'Europe. On ne peut ainsi pas imaginer candidatures plus distantes sur ces questions que celles de Jadot et Mélenchon.

La gauche préfère la tentation de la radicalité

Et qu'en est-il sur le plan institutionnel ?

On voit à gauche une panoplie de propositions, de Mélenchon qui veut une VIe République et entend promouvoir les référendums révocatoires au PS qui a la nostalgie d'une démocratie parlementaire à l'ancienne .... C'est ainsi toute la culture institutionnelle de la Ve République qui est remise en cause, mais aussi la culture de gouvernement. Avec des référendums révocatoires, on questionne le principe même de la démocratie représentative. De Mitterrand à Hollande, on pouvait penser que le PS avait fini par apprendre. Mais quand on observe ce prurit de révolutions institutionnelles, on voit que l'envie de la table rase est toujours présente. La gauche a quand même été au pouvoir durant un temps très respectable durant ces dernières décennies. Mais elle ne cherche pas à consolider ces expériences passées, préférant la tentation de la radicalité. Tout en sachant bien entendu qu'une fois arrivé au pouvoir, il serait très difficile de mettre en oeuvre ces programmes.

Que pensez-vous du fond de la candidature de Christiane Taubira ?

Elle a un statut d'icône de la gauche, dit-on, sans qu'on comprenne bien pourquoi. Je me suis dit qu'il fallait attendre son programme. J'ai été surpris par un discours d'une généralité absolue, un cocktail de bons sentiments, d'évidences, de belles paroles... Qui serait contre une école juste et démocratique ? Qui s'opposerait à la santé pour tous? Qui ne serait pas pour que la France s'affirme au niveau européen ? Taubira veut faire don de sa personne afin de lutter contre la verticalité du pouvoir, restaurer la démocratie, renforcer les droits des pauvres et des travailleurs. Peut-être qu'un vrai programme arrivera. Mais comme le dit Mélenchon, jusqu'à présent, elle a fait son marché dans pas mal d'idées qu'il défend lui-même. C'est une politique déclamatoire, reprenant tout ce qui flotte dans l'atmosphère, sans l'ombre d'une illustration sur les modalités pratiques, les échéanciers ou les financements. Pour moi, c'est vraiment de la proto-politique.

Ici, c'est vu comme une politique de droite...

"En dehors de la France, Emmanuel Macron passerait pour un homme de gauche étatiste et colbertiste. En France, c'est un homme de droite" aviez-vous écrit dans le JDD. Devrait-il lui aussi participer à la primaire à gauche?

Macron est un social-libéral assumé et un républicain. Sa trajectoire personnelle l'a mené de Chevènement à Rocard. En France, ce qui lui vaut la qualité d'homme de droite, c'est d'avoir confirmé le tournant de François Hollande en matière de politique de l'offre, ce que Strauss-Kahn appelait le socialisme de production. Macron a poursuivi ce sillon, à travers les réformes du marché du travail, celles visant à améliorer la compétitivité du territoire, ou en corrigeant l'anomalie française de la surtaxation du capital sous toutes ses formes. Malgré son titre de "président des riches", on continue en France à surtaxer le capital. Pour le vérifier, il suffit de comparer notre fiscalité avec celle de la Suède ou du Danemark.

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Pour le reste, avec sa politique du "quoi qu'il en coûte", la garantie des revenus ou l'endettement illimité et le plan France 2030, Macron est clairement étatiste. Le Nobel Paul Krugman, icône de la social-démocratie américaine, vient d'ailleurs de bénir Macron dans le New York Times. En France, on a le dédoublement des classes de CP et CE1, ou la gratuité des tests et des vaccins ou l'indemnisation complète du chômage partiel. Où avez-vous vu ça ailleurs? Mais tout cela est considéré comme allant de soi. Dans n'importe quel autre pays, ce serait considéré comme étant une politique sociale-démocrate avancée. Mais ici, c'est vu comme une politique de droite. C'est surréaliste.

Emmanuel Macron a un socle électoral au centre gauche et au centre droit. Il a été fidèle à cette base. Il faut arrêter de résumer son mandat à la maladresse des 5 euros des APL. Ce n'est pas l'alpha et l'oméga de sa politique sociale.