D'une main, Nathalie se couvre le nez et la bouche. De l'autre, elle désigne les tout nouveaux urinoirs fixés sur l'un des murs du quartier de La Guillotière, à Lyon. "Vous sentez cette odeur d'urine ? C'est infect !" s'exclame-t-elle. Installés par la mairie depuis le début de l'année dans plusieurs quartiers de la ville, ces sanitaires devaient améliorer la salubrité publique, en évitant notamment les mictions sur les murs. "Vous trouvez ça efficace ?, poursuit Nathalie, désignant une large flaque qui s'écoule jusqu'au trottoir. Ça, c'est de l'urine. La vérité, c'est que cet endroit est insalubre", estime-t-elle. Habituée aux médias, friande des formules polémiques et définitives, la quadragénaire est membre fondateur de l'association de riverains La Guillotière en colère.
Depuis 2019, l'organisation alerte sur l'état de ce quartier à l'est du centre-ville, à coups de photos chocs et de messages provocants sur les réseaux sociaux. La presse locale a détaillé par le menu les faits d'insécurité, de vols, de rixes et même de "coups de feu" émaillant le quotidien des habitants. "On passe pour des réacs, mais on a de vrais problèmes, soupire Michaël*, lui aussi membre de l'association. Et on ne nous propose pas de solution." Ce n'est pas tout à fait exact : des cars de CRS, largement en évidence sur la place Gabriel-Péri, viennent dissuader l'après-midi les vendeurs de cigarettes et les marchés illégaux de s'y installer. Le matin, le quartier est quadrillé par des rondes de la police municipale. "Mais c'est insuffisant, estime Nathalie. Et en dehors de ça, que fait la mairie ? Ils installent des pissotières !" En totalité, 16 sanitaires ont été installés dans plusieurs zones de la ville. Certaines toilettes sont réservées aux femmes afin de "favoriser l'égalité dans l'espace public". "Ces urinoirs, c'est un exemple de l'action de la mairie pour nous. Beaucoup d'affichage, mais peu de réponses, tance Michaël. C'est comme ça pour tout."
"S'adapter"
A première vue, avec ses façades colorées de bord de Rhône, ses grands bâtiments en pierre blanche et ses étudiants chics qui circulent en trottinette, la ville ne semble pas avoir particulièrement changé depuis la prise de pouvoir des écologistes, en 2020. Un sacré chambardement, pourtant, dans cette ville bourgeoise, habituée aux gouvernances modérées et pro-business. Les Lyonnais font aujourd'hui lentement connaissance avec deux dirigeants écolos. D'un côté, Grégory Doucet à la mairie. De l'autre, Bruno Bernard à la métropole. Le premier, issu du monde associatif, concentre la lumière par ses déclarations souvent polémiques. L'opposition le dépeint comme "habité par sa mission", mais aussi "idéologue" et éloigné du quotidien. Le second se veut discret, rompu au jeu politique. Dans leur projet de campagne, la ville, berceau des leaders de la chimie, doit devenir la vitrine de l'écologie politique.
Pour l'incarner, les Verts ont engagé des actions importantes dès le début de leur mandat. Place plus grande accordée au vélo, rénovation de bâtiments publics, végétalisation... "Un budget de 140 millions d'euros est consacré à ce sujet. On veut aller vite, être efficaces", assure Grégory Doucet. Attablé à un café du nord-est de la ville, le maire joue avec les lanières de son casque à vélo, et poursuit son exposé en évoquant la piétonnisation des abords des écoles et de certains quartiers. Jusqu'à citer certaines décisions inattendues : "Nous voulons faire de Lyon la ville des enfants. Dans certaines écoles, les enfants nous ont demandé des tigres. A défaut, nous avons ajouté leurs empreintes sur le sol !", avance-t-il avec un sourire. Dans la liste des mesures qu'il égraine, le maire a une boussole : celle du changement climatique. "Et de l'urgence à agir, complète-t-il. C'est pour cette raison que nous avons déclaré l'état d'urgence climatique en conseil municipal. Avec ses pics de chaleur, Lyon va vivre intensément les conséquences du réchauffement. Il faut qu'on s'adapte vite".
Polémiques en série
Cette volonté d'action s'est matérialisée par des déclarations très polémiques. "Que ces erreurs aient lieu en début de mandat, pourquoi pas, mais là c'est à chaque mois sa controverse", assure Pierre Oliver, maire Les Républicains du 2e arrondissement. L'élu farfouille dans les fichiers de son portable. "Il y en a tellement qu'on a décidé de tenir un registre", plaisante-t-il.
Peu après son arrivée à la mairie, à l'été 2020, la majorité EELV s'est par exemple fait remarquer par son refus du survol de la ville par la patrouille de France pour le défilé du 14 juillet. Par son adoption de l'écriture inclusive sur le site de la mairie, aussi. Quelques mois plus tard, à l'automne, Grégory Doucet critiquait le Tour de France dans LeProgrès, l'accusant de ne pas être "écoresponsable" et de "véhiculer une image machiste du sport". En décembre, la mairie imposait un menu unique sans viande dans les cantines jusqu'aux vacances de Pâques. L'année suivante, elle abandonnait le foie gras dans les cérémonies officielles, provoquant l'ire des restaurateurs locaux. Dernière controverse en date : la sortie remarquée du maire de Lyon au sujet des "coupes budgétaires brutales annoncées par la Région Auvergne-Rhône-Alpes", présidée par Laurent Wauquiez, dans le secteur culturel. "Attaquer la culture, c'est par ça que commencent tous les régimes fascistes", a lancé Grégory Doucet. Une comparaison qu'il assume toujours aujourd'hui : "Je défends les acteurs de la culture. C'est mon devoir."
Des "postures"
Ces déclarations musclées, les élus de l'opposition les goûtent peu. "Le problème, c'est que ce ne sont que des postures, regrette David Kimelfeld, ancien président de la métropole, issu du PS et aujourd'hui membre du groupe Progressiste et Républicains au conseil municipal. Au début, on pouvait expliquer ces erreurs en se disant que ce jeune maire mettait du temps à s'adapter la fonction. Mais cela fait deux ans. Je le crois sincère dans ses combats, mais le costume est trop large. Il est encore trop militant, et pas assez maire." Assis à la terrasse d'un café à côté de l'Opéra, l'élu jette un regard en direction des piétons de la place de la Comédie, et les désigne d'un geste. "Les Verts veulent accorder de moins en moins de place à la voiture en ville. Se déplacer à vélo ou à pied, c'est agréable, c'est certain. Mais tout le monde ne peut pas se le permettre."
Il fait allusion à une mesure prise par la métropole EELV et soutenue par la mairie : la création d'une "zone à faibles émissions" (ZFE) à partir du 1er janvier 2023. Ce processus, prévu par la loi, vise à exclure progressivement les véhicules polluants du coeur des agglomérations. "Cette mise en place est beaucoup trop rapide. Ils se disent de gauche, mais ils mettent au ban de la ville des gens qui veulent venir y travailler", peste Louis Pelaez, président du groupe d'opposition Inventer la métropole de demain, dont les élus sont proches de l'ex-maire Gérard Collomb. Accusés d'intransigeance idéologique, les Verts préfèrent rappeler le grand plan de développement des transports en commun lancé depuis le début du mandat. En prévision, quatre nouvelles lignes de tramway, deux lignes de bus, et un prolongement de ligne de métro. Le projet de téléphérique joignant Lyon à Francheville a, lui, été abandonné après avoir provoqué une vive polémique. "Voilà bien la preuve que nous ne sommes pas dogmatiques, et que nous écoutons la population", sourit Bruno Bernard.
Aux accusations de mesures antisociales, la majorité répond en mettant en avant sa politique de construction de logements sociaux, dont l'objectif est de 5000 par an d'ici la fin du mandat. "Mais il est très difficile de travailler avec eux, souffle un promoteur du BTP, désireux de conserver l'anonymat. On essaie de s'adapter aux exigences de transition écologique, mais même quand on le fait, on n'a peu ou pas de réponses. Ça se passait mieux avec la majorité Collomb." Face à ce manque de communication, ce professionnel confie "chercher à faire des affaires ailleurs". Ces derniers jours, la publication du baromètre EY de l'attractivité française concernant les investissements étrangers a fait frémir les milieux économiques. Dans le classement des métropoles françaises, Lyon a perdu trois places par rapport à l'année précédente.
*Le prénom a été changé sur demande.
