Et pourtant, elle pense... La gauche "réformiste" est au travail, mais peu de monde s'en est aperçu. Sur YouTube, les captations des conférences et des interviews réalisées par la Fondation Jean-Jaurès, think tank phare de la gauche socialiste, atteignent péniblement les quelques centaines de vues. Coincée entre une aile gauche du macronisme qui tente de s'organiser et les provocations criardes d'une Nupes où Sandrine Rousseau occupe tout l'espace médiatique, la social-démocratie demeure peu audible sur le plan intellectuel.
Des initiatives dignes d'intérêt existent pourtant. La revue Germinal, lancée en octobre 2020, réunit quarante chercheurs, hauts fonctionnaires et intellectuels pour tracer une "voie écologique, sociale et républicaine". Au programme des trois numéros parus pour l'instant : retour des nations, République écologique, politique des classes populaires. De bonnes fées se sont penchées sur son berceau : on compte parmi ses parrains l'historien Patrick Boucheron, l'économiste Julia Cagé ou encore l'anthropologue Philippe Descola. Quant à la Fondation Jean-Jaurès, elle est toujours très active, avec une appétence particulière pour les questions internationales et le bilan de l'exercice du pouvoir. On lui doit un inventaire exhaustif et nuancé du quinquennat de François Hollande, diffusé en 2018 mais resté sans grand écho dans le débat public.
Manque de relais
Comment expliquer cette discrétion ? Manque de relais politiques, assurent les intéressés. "Chacun son rôle. On produit une revue, nous n'avons pas d'autre ambition. Nous avons fait dialoguer beaucoup de chercheurs et d'acteurs publics : c'est déjà un succès, mais la diffusion du magazine est évidemment restreinte", affirme le normalien Nathan Cazeneuve, directeur de la publication de Germinal et fils de l'ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve. "On ne peut pas se substituer au débat public, on ne prend pas position par exemple sur la question des alliances. On essaie d'abord de comprendre la société", abonde Gilles Finchelstein, directeur délégué de la Fondation Jean-Jaurès. D'ici à fin octobre, le fringant intellectuel - chemise ouverte, fines lunettes rondes - se propose par exemple d'analyser la composition de l'électorat de Jean-Luc Mélenchon à l'élection présidentielle.
Un vide politique que souhaite combler Bernard Cazeneuve : "Il y a énormément de réflexions éparses, pour certaines de grande qualité, mais elles se font, la plupart du temps, en dehors du PS. Il faut donc construire un espace intellectuel et politique qui soit plus qu'un club et moins qu'un parti", affirme l'ancien Premier ministre de François Hollande. Le socialiste vient justement de lancer un manifeste pour une "gauche sociale-démocrate, républicaine, humaniste et écologiste". Reste que le lien avec le monde des idées sera difficile à rebâtir : "Plus aucun parlementaire en fonction n'est membre de la Société d'études jaurésiennes. C'est une première...", soupire l'historien Gilles Candar, le président de l'association.
"Désorientation politique"
Soucieuse d'unité, ou consciente de sa faiblesse, la gauche intellectuelle refuse de se limiter au seul PS. Présente aux universités du PS à Blois, la revue Germinal a aussi organisé, à la fête de l'"Huma", un débat avec François Ruffin (LFI) et Stéphane Troussel (PS) sur les aspirations des classes populaires. "Il y a maintenant, à gauche, une coalition politique et un espace de débat. Il s'agit de formuler clairement nos points de convergence et de divergence", explique prudemment Nathan Cazeneuve.
Malgré l'humiliation d'Anne Hidalgo (1,7%), les penseurs de la gauche "réformiste" ne désemparent pas. Ils ont du temps devant eux : deux ans avant les prochaines élections - les européennes de 2024 -, cinq avant la présidentielle... Dans le confort de son bureau de la Fondation Jean-Jaurès, îlot de modération sociale-démocrate niché au coeur du quartier de Pigalle (XVIIIème arrondissement), Gilles Finchelstein en jubilerait presque : "La période à venir est passionnante, beaucoup de choses sont à reconstruire. Un nouveau cycle idéologique s'est peut-être ouvert avec la crise financière de 2008, puis la crise sanitaire et la crise climatique".
Reste à savoir si, pour revenir au pouvoir, c'est vraiment sur le plan des idées qu'il faut concentrer ses efforts... "Retrouver le chemin des idées, ça fait trente ans que j'entends cela, s'agace l'ancien conseiller de Lionel Jospin (1997-2002) et François Hollande (2012-2014) Aquilino Morelle, auteur de L'Opium des élites (Grasset, 2021). Le problème, c'est le mensonge fondateur de Mitterrand : le tournant de 1983. Le PS est discrédité et le restera tant qu'il ne sera pas capable de dire la vérité sur cette mystification. Les partis considérés à juste titre par les Français comme responsables de la désorientation politique contemporaine, conséquence de de la globalisation et de la fédéralisation de l'Europe qu'ils ont voulues, en paient de façon logique le prix politique et électoral." Quant au travail intellectuel, "il ne peut avoir de sens que dans une démarche politique, avec un responsable politique et une stratégie politique : cela s'appelle un projet. Un projet, ce n'est pas une collection de notes". Autant de questions que cinq ans ne seront pas de trop pour trancher.
