Alors que l'intraitable Sandrine Rousseau, forte de son score à la primaire écologiste, met le réformiste Yannick Jadot sous tension, Luc Ferry décrypte le clivage idéologique incarné par ces deux personnalités. Dans son dernier essai, Les 7 écologies (L'Observatoire), le philosophe explore les différents courants qui traversent la grande famille conflictuelle des Verts français.
L'Express :Le matchRousseau-Jadot, est-ce la version française du vieux clivage écologique entre fondamentalistes et réalos ?
Luc Ferry : Oui, c'est un clivage qui opposait déjà "Génération écologie" de Brice Lalonde aux Verts d'Antoine Waechter dans les années 90. Lorsque j'ai introduit en France, avec mon livre, le Nouvel Ordre écologique, paru en 1992, les catégories de l'écologie politique qui nous venaient d'Allemagne et des États-Unis, c'était déjà clairement l'opposition de deux grands courants, celui des "Fundi" et celui des "Realo", qui dominait le paysage. Sous un autre vocable, on retrouvait la même opposition en Amérique du Nord entre des "deep ecologists" (des écologistes "profonds", équivalents des Fundi allemands) et des "shallow ecologists" (des écologistes "de surface", proches des Realo). Favorables à une social-démocratie modérée oeuvrant à un "développement durable" et à une "croissance verte", les Realo et les Shallow se voulaient réformistes plutôt que révolutionnaires. Ils n'étaient pas radicalement hostiles aux bienfaits de l'économie de marché, ni même à certains aspects du système de production capitaliste, ils voulaient seulement en corriger les effets pervers.
Et les plus radicaux, ceux que vous appelez les "Deep" ou "Fundi" ?
Ils militaient pour une révolution anticapitaliste, celle de la croissance zéro, voire de la décroissance. Entendre les Realo et les Shallow parler "d'environnement" plutôt que de "nature", un langage anthropocentriste et humaniste "superficiel", les exaspérait, eux qui étaient partisans d'un droit de la nature, voire d'une "Terre-Mère" personnifiée, érigée en sujet de droit comme le voulait la fameuse "hypothèse Gaïa" de James Lovelock. Un écologiste typiquement "fundi", Arne Naess, avait déjà très bien décrit cette opposition dans Inquiry Magazine en l973, un texte dans lequel Naess défendait comme Sandrine Rousseau ce qu'il appelait "l'égalitarisme biosphérique" (les droits de la nature) contre l'environnementalisme superficiel.
Bill Devall, un philosophe américain qui fut l'un des premiers et principaux théoriciens de l'écologie profonde avait ,lui aussi, longuement développé dès les années 70 une analyse qui allait être reprise plus tard par Michel Serres, dans son livre, le Contrat naturel, qui en fut pour ainsi dire la traduction française. Comme l'écrivait Devall dans un article que je traduis ici : "Il y a deux grands courants écologistes dans la deuxième moitié du XXe siècle. Le premier est réformiste, il essaie de contrôler les pollutions de l'eau ou de l'air les plus criantes, d'infléchir les pratiques agricoles les plus aberrantes dans les nations industrialisées, de préserver quelques-unes des zones sauvages qui subsistent encore, en en faisant des zones classées. L'autre courant défend lui aussi de nombreux objectifs en commun avec les réformistes, mais il est révolutionnaire. Il vise une métaphysique, une épistémologie, une cosmologie nouvelle, ainsi qu'une nouvelle éthique environnementale du rapport personne-planète.
L'écologie profonde, à la différence de l'environnementalisme de type réformiste, n'est pas simplement un mouvement social pragmatique, orienté vers le court terme, avec pour but de stopper l'énergie nucléaire ou de purifier les cours d'eau. Non, son objectif premier est de remettre en question les modèles de pensée conventionnels dans l'Occident moderne et d'y proposer une alternative". C'est tout à fait dans ces deux traditions que se situent Yannick Jadot et Sandrine Rousseau. Elle y ajoute seulement quelques notes d'écoféminisme qui sont bien dans l'air du temps "fundi"...
Sandrine Rousseau a visiblement trouvé un public sensible à cette thématique. "Il y a parfois des accélérations fulgurantes de la pensée", disait récemment Vincent d'Eaubonne, fils de Françoise, dans Le Monde. Est-ce le signe que cette approche, pas si neuve que cela, gagne du terrain dans l'écologie politique ?
Le retour de l'écoféminisme était inévitable, il était du reste inscrit dans tous les messages envoyés par Greta Thunberg qui stigmatise en toute occasion nos sociétés "racistes et patriarcales". C'est avec elle, et dans le cadre du mouvement "Metoo" que ce courant de l'écologie politique a retrouvé du poil de la bête, L'écoféminisme mélange, comme son nom l'indique assez, deux des tendances aujourd'hui les plus en vogue dans le paysage politique : le néo-féminisme et l'écologie. Rappelons que le terme apparaît en France au milieu des années 70, mais c'est bien sûr aux États-Unis et au Canada, porté par la lame de fond du politiquement correct, qu'il va prendre son véritable essor. Il désigne l'idée selon laquelle il existerait un lien direct entre l'oppression des femmes et celle de la nature par le "mâle blanc occidental", de sorte que l'émancipation des unes et la protection de l'autre ne sauraient être séparées.
Revalorisant les valeurs supposées être spécifiquement féminines car liées à la "naturalité de la femme", l'écoféminisme s'est depuis toujours livré à une critique radicale du féminisme existentialiste, républicain et universaliste selon lequel la femme est au contraire "un homme comme les autres", un féminisme qu'Élisabeth Badinter a développé avec talent dans le sillage de Simone de Beauvoir, un féminisme qui s'inscrivait dans la perspective d'une émancipation à l'égard des déterminismes naturels. Du point de vue de l'écoféminisme, cette prétendue "émancipation" ne peut être qu'un leurre puisqu'elle implique une négation simultanée de la féminité et de la naturalité au profit d'un modèle de liberté républicain typiquement blanc et masculin.
C'est là ce qu'une des leaders du mouvement, Val Plumwood, s'inspirant des travaux de Mary Midgley, reprochait déjà dans les années 70 à Simone de Beauvoir dans un article dont je traduis le passage essentiel : "Pour Simone de Beauvoir, la femme doit devenir 'pleinement humaine' sur le même mode que l'homme, en le rejoignant dans le projet de se distancier de la nature, de la transcender et de la contrôler. [...] Pour accéder à la pleine humanité, la femme doit donc entrer dans la sphère supérieure de l'esprit pour dominer et transcender la nature...Elle doit accéder à la sphère de la liberté et du contrôle au lieu d'être immergée de manière aveugle dans la nature et l'incontrôlable. La femme devient donc 'pleinement humaine' en étant absorbée dans la sphère masculine de la liberté et de la transcendance conceptualisées dans les termes du chauvinisme mâle".
On mesure ici à quel point ces deux traditions du féminisme sont opposées entre elles. En affirmant que la femme est plus naturelle que l'homme, en soulignant la spécificité de son appartenance à la nature, l'écoféminisme risque aux yeux du féminisme républicain de reconduire les clichés machistes les plus éculés touchant "l'intuition féminine", la vocation à la maternité, à la douceur et à la sensibilité de ce qui pourrait bien, dès lors, passer à nouveau pour le "deuxième sexe"...
Sur le plan politique, cette fois, et compte tenu de cette fracture interne idéologique, pensez-vous que les écologistes français puissent faire avec Yannick Jadot leur conversion vers "une écologie de gouvernement", et passer enfin du militantisme à l'exécutif ?
Il faut arrêter le délire. Jadot ne sera pas élu président de la république. Il devrait cesser de dire qu'il est là pour gagner et pas pour témoigner. La seule issue pour les écologistes, c'est un accord avec une force de gouvernement, à la limite peu importe laquelle. Hulot a bien été chez Chirac avant d'atterrir chez Macron. Analysons calmement la situation. A l'opposé de ce qui caractérisait encore les années 70, la France n'est plus divisée en deux blocs, la droite et la gauche, mais en six courants politiques : la droite républicaine, l'extrême droite, ce qui reste du PS, l'extrême gauche, les écologistes et enfin les centristes rassemblés autour de Macron.
Encore faut-il préciser que dans chaque courant, des sous-divisions plus ou moins haineuses sont sans cesse à l'oeuvre comme on le voit en particulier chez les écologistes. Aujourd'hui, avec Macron à 24% des intentions de vote, Le Pen à 16%, Bertrand à 14%, Zemmour à 13% et les autres se partageant les miettes, le prochain président sera de toute façon archi-minoritaire dans son pays même si le deuxième tour lui donne une fausse apparence de majorité. Il faudra donc faire des alliances. C'est dans ce contexte que l'écologie politique doit se situer, pas dans un ciel d'idées délirantes.
Jadot et l'écomodernisme - la vision que vous défendez dans votre essai Les 7 écologies - ça fait deux ?
Oui, sauf erreur de ma part, mais je n'ai jamais eu l'occasion d'en parler avec lui directement, Jadot est un réformiste plutôt partisan du développement durable et de la croissance verte, deux expressions que les fondamentalistes comme Sandrine Rousseau considèrent comme des impostures simplement destinées à maintenir le plus longtemps possible la logique capitaliste, patriarcale, blanche et productiviste. La plupart du temps, en effet, et sur ce point les décroissants n'ont pas tort, les mesures proposées par les réformistes restent cosmétiques et n'engagent à peu près à rien.
Le "développement durable" est sans doute moins nuisible aux libertés que la décroissance dure, mais s'apparente presque toujours à une espèce de décroissance molle pénalisante sans être efficace pour autant : on interdit les trajets courts en avion, on augmente le prix des carburants, on stigmatise certaines publicités, certaines voitures, etc., mais au final, ces mesures ne représentent pas le millième de l'épaisseur du trait en matière de réchauffement climatique. A preuve le fait que les décisions prises de manière autoritaire par Emmanuel Macron et Édouard Philippe pour limiter "un peu" la vitesse et augmenter "un peu" le prix des carburants n'ont pas eu d'autre effet que de mettre les gilets jaunes dans la rue et de pourrir la vie des Français jusqu'à ce que les auteurs de ces décisions ineptes capitulent en rase campagne. Le projet écomoderniste que je défends dans mon livre est un projet de rupture radicale avec le caractère linéaire dévastateur du capitalisme des premières révolutions industrielles, mais Jadot n'en a jamais pris connaissance. C'est manifestement un sujet que tout simplement, il ne connaît pas.
Les Grünen allemands n'ont pas obtenu le score qu'ils attendaient aux législatives. Un mauvais présage pour les Verts "modérés" français ?
Vous mettez à juste titre le mot "modéré" entre guillemets et vous avez bien raison. En matière d'écologie, il ne sert plus à rien d'être platement modéré, il faut un remède de cheval. L'écomodernisme en est un, c'est un projet qui n'a rien de modéré et qui repose sur trois principes fondamentaux : le découplage entre la nature et les activités humaines, une conception radicale de l'économie circulaire et une écologie non punitive, une vision du monde non seulement compatible avec la croissance, mais favorable à la croissance. Tant que les écologistes ne s'y intéresseront pas, ils resteront dans les marges de l'échiquier politique.
