Filipe Nyusi n'a pas daigné bouleverser son agenda. Une semaine après l'attaque djihadiste de la ville portuaire dans le nord du Mozambique, le président de la République inaugurait près de Maputo... une brasserie ! L'attaque du 24 mars ? "Pas la plus importante qu'ait connu le pays", balaie le chef de l'Etat. La région de Cabo Delgado, où elle s'est produite - un eldorado gazier -, est certes en proie à une insurrection islamiste depuis 2017. Mais le raid, qui a fait des dizaines de morts et des milliers de déplacés, marque un tournant spectaculaire dans le mode opératoire du groupe djihadiste local, les Shebab, affilié, dès 2019, à l'Etat islamique (EI).

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Plus question d'attaques sporadiques à la machette pour ce mouvement - une secte religieuse née en 2007 qui s'est radicalisée dix ans plus tard. La bataille de Palma, à 10 kilomètres d'un chantier où Total a investi 20 milliards de dollars, a tout d'une offensive militaire. D'abord lancée au sud de la ville pour tromper l'adversaire, puis sur deux axes nord et ouest, elle a permis à une centaine d'hommes de mettre en déroute un millier de soldats. "Une tactique aussi sophistiquée ne s'improvise pas, c'est la marque du savoir-faire de l'EI", affirme le spécialiste des mouvements djihadistes Wassim Nasr, qui ajoute que Daech met à disposition via Internet des "kits clefs en main" - en matière de religion, d'administration et de stratégie militaire - afin de former ses bataillons. "Des liens immatériels ont un impact réel sur le terrain."

Parasiter les conflits locaux

"C'est une relation gagnant-gagnant, complète Salvador Forquilha, directeur de l'Institut d'études sociales et économiques à Maputo. Le lien avec l'EI permet aux Shebab, qui défient l'Etat dans une zone où les musulmans sont ostracisés, de bénéficier de l'appareil de propagande du groupe ; ce dernier, affaibli au Levant, en profite pour afficher l'extension du domaine de sa lutte."

Sur le continent, la logique de l'organisation terroriste est toujours la même : "identifier un conflit local, le parasiter et l'arrimer à l'idéologie globale de l'EI", souligne le chercheur Colin Clarke. Daech y revendique trois succursales : au Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger), où l'EI est en concurrence avec Al-Qaeda au Maghreb islamique et cherche à s'approcher des pays côtiers (Côte d'Ivoire, Bénin). Dans la zone du lac Tchad (Nigeria, Tchad) ; et en Afrique centrale (République démocratique du Congo, Mozambique), où le commando, qui a vidé Palma en quarante-huit heures, inquiète, au-delà du Cabo Delgado.

L'Afrique du Sud, dont une dizaine de ressortissants ont rejoint les rangs des Shebab, redoute leur retour et pousse depuis des mois - sans succès - pour une intervention militaire régionale dans le nord du Mozambique. Quant à la Tanzanie, elle craint la contagion par sa frontière sud. En octobre dernier, les Shebab ont revendiqué leur première attaque dans le pays voisin.

Jusqu'à présent, ils ont réussi à prendre des villes, mais ne les administrent pas encore, comme d'autres antennes de l'EI le font ailleurs, notamment autour du lac Tchad, où se développe un proto-Etat, avec son système d'impôts. Mais le "coup" de Palma, qui a attiré l'attention médiatique internationale, pourrait susciter des vocations sur le continent, selon l'expert Colin Clarke. Qui prédit : "2021 pourrait être une année faste pour l'EI en Afrique."