La fanfare municipale pousse ses flonflons dissonants, il signe des autographes, mal à l'aise dans son costume boutonné. Sur le port, il se livre à quelques selfies avec les habitants d'Alghero, la "Barcelone sarde", avant d'aller saluer des chanteuses en costume d'époque. Carles Puigdemont est un homme libre. Le leader indépendantiste catalan, qui vit en Belgique depuis bientôt quatre ans, a finalement pu regagner son domicile de Waterloo, lundi 27 septembre, après son escapade rocambolesque en Sardaigne. Arrêté quatre jours plus tôt à sa descente d'avion, il avait passé la nuit en garde à vue, alors qu'il venait participer à un festival de culture populaire catalane. Présenté à un juge italien, il avait finalement été libéré le lendemain, mais doit être à nouveau entendu en Sardaigne lundi 4 octobre.

Pieds de nez aux espagnols

Durant une vingtaine d'heures, l'Espagne a cru qu'elle allait enfin mettre la main sur son fugitif vedette, instigateur, il y a exactement quatre ans, le 1er octobre 2017, d'un référendum illégal sur l'indépendance de la Catalogne. Mais celui-ci continue de faire des pieds de nez au juge Pablo Llarena, qui le traque sans relâche dans les méandres de la justice européenne et vient de réclamer à l'Italie son extradition immédiate. Le week-end dernier, Puigdemont a pu parader à Alghero et même voir débarquer son concurrent politique Pere Aragones, président modéré de Catalogne, venu précipitamment en bateau de Barcelone pour lui adresser de diplomatiques encouragements.

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Artisan de la sécession avortée de la Catalogne en octobre 2017, Carles Puigdemont met les nerfs de Madrid à vif. L'actuel président socialiste du gouvernement, Pedro Sanchez, s'est juré de le "ramener" un jour en Espagne pour qu'il "rende des comptes à la justice". Mais le chef de l'exécutif s'est également engagé dans un processus de réconciliation nationale. Il vient de relancer les pourparlers, suspendus durant la pandémie, avec les élus catalans. Dans ces conditions, le moindre agissement médiatique de Puigdemont, l'ennemi public n° 1, pourrait tout faire capoter. Sa libération a donc - et de façon paradoxale - été vécue comme un soulagement par le pouvoir central.

À droite, les excentricités du sécessionniste n'en font pas moins bouillir. "Puigdemont est parvenu à se poser en messie de la cause indépendantiste, grâce à une série de coïncidences qui l'ont élevé là où il n'aurait jamais pu arriver par ses propres moyens, estime Pedro García Cuartango, éditorialiste au quotidien conservateur ABC. C'est un personnage grotesque [...] qui incite ses partisans à se lancer dans des aventures tandis que, protégé par son statut de député européen [NDLR : il s'est fait élire en 2019], il vit retranché dans sa confortable résidence de Waterloo." "Puigdemont est victime de son propre personnage, il n'arrive plus à contenir l'excitation qui l'habite depuis sa fuite en 2017", renchérit l'un de ses anciens ministres.

L'ex-président de Catalogne et eurodéputé Carles Puigdemont (G) et son avocat Gonzalo Boye avant une conférence de presse à Alghero (Sardaigne), le 25 septembre 2021

L'ex-président de Catalogne et eurodéputé Carles Puigdemont (G) et son avocat Gonzalo Boye avant une conférence de presse à Alghero (Sardaigne), le 25 septembre 2021

© / afp.com/MIGUEL MEDINA

Après la proclamation de l'indépendance unilatérale de l'ancien comté du royaume d'Aragon, en 2017, dans la foulée du référendum, l'ancien maire de Gérone a d'abord posé ses valises à l'hôtel bruxellois de Chambord, à deux pas du Parlement européen, puis à l'hôtel Husa President Park, établissement 4 étoiles appartenant à la famille de Joan Gaspart, l'ancien patron du FC Barcelone. "Il a choisi la Belgique car, dans l'imaginaire politique catalan, ce pays est méfiant à l'égard de Madrid qui, sous les Habsbourg, au XVIIe siècle, avait occupé son territoire", souligne cet ancien proche.

L'exil en Belgique

Dès ses premières semaines de cavale, sa sécurité est assurée par deux mossos d'esquadra, des hommes de la police autonome catalane dépêchés en Belgique. En février 2018, trois mois après avoir pris la fuite et laissé la plupart de ses compagnons de route se faire emprisonner à Barcelone, le président déchu tente de faire parler de lui en créant son nouveau quartier général à Waterloo.

Il s'installe dans une villa qu'il présente aussitôt comme le siège du "Conseil pour la république catalane". L'édifice, sans aucun charme, se trouve au 34 de la rue de l'Avocat, une adresse qui deviendra vite un lieu de pèlerinage. "Au début, ses partisans sonnaient tout le temps à sa porte pour lui proposer de l'aide", se souvient l'un de ses visiteurs réguliers. La résidence de 550 mètres carrés compte six chambres, trois salles de bains, un sauna, un garage à quatre places et un grand jardin, où son célèbre locataire suit chaque année, le 11 septembre, la retransmission télévisée des célébrations de la Diada, la fête nationale de la Catalogne.

À Waterloo, les journées sont monotones. Rejoint, depuis peu, par sa femme et ses deux filles, Carles Puigdemont sort rarement. Il se lève tôt, se consacre à la lecture, se rend aux sessions du Parlement européen et reçoit des compagnons indépendantistes. "C'est le signe que Puigdemont se résigne à passer le restant de ses jours en Belgique, sauf s'il obtient une amnistie", analyse l'ancien ministre.

Carles Puigdemont devant le Parlement Européen à Strasbourg le 13 janvier 2020

Carles Puigdemont, devant le Parlement Européen, à Strasbourg, le 13 janvier 2020.

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Pour pimenter ce quotidien, Puigdemont n'a guère qu'un exutoire : les voyages. Les 16 et 17 septembre, il s'est rendu en France. Il a été accueilli à l'Assemblée nationale, à l'occasion de la sortie d'un documentaire sur l'indépendantisme catalan, puis à Prats-de-Mollo-la-Preste, village proche de Perpignan, pour recevoir une médaille et narguer le gouvernement espagnol à 10 kilomètres de la frontière. En février 2020, il avait déjà réussi à rassembler plusieurs dizaines de milliers de sympathisants dans la préfecture des Pyrénées-Orientales et s'en était pris à la prétendue "dérive autoritaire" de la monarchie parlementaire espagnole.

Combien de temps pourra-t-il encore défier les autorités espagnoles ? En 2018 déjà, Puigdemont avait été arrêté dans le Land allemand du Schleswig-Holstein. Emprisonné à Neumünster, entre Kiel et Hambourg, il avait été libéré au bout de deux semaines. Pas de quoi le décourager : au cours des mois suivants, il se rend en Ecosse, en Suisse, aux Pays-Bas et aux îles Féroé. Sans être jamais inquiété.

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Reste à comprendre pourquoi l'Italie l'a interpellé ce 23 septembre. Bien qu'un mandat d'arrêt européen ait été émis à son encontre, la Belgique refuse de l'extrader, au motif qu'il est poursuivi dans son pays par la Cour suprême - considérée par Bruxelles comme "incompétente en l'espèce". Poursuivi pour "sédition" et "détournement de fonds publics", l'indépendantiste l'est aussi pour "rébellion", un délit non reconnu en Belgique lorsqu'il a lieu à l'étranger.

En désespoir de cause, la justice espagnole a renvoyé l'affaire en mars 2021 devant la Cour de justice de l'Union européenne, à Luxembourg. L'idée : déterminer les conditions qui permettraient de l'extrader vers son pays d'origine. En attendant le verdict, le militant indépendantiste continue de jouir de son immunité d'eurodéputé et de circuler où bon lui semble. Manifestement, il n'a pas l'intention de s'en priver.