Alors que le retrait américain d'Afghanistan tourne à la déroute, et que l'Etat Islamique (EI) du Khorasan vient de frapper l'aéroport de Kaboul, l'Irak retient son souffle. En juillet dernier, Joe Biden annonçait au Premier ministre Mustafa Al-Kazimi le départ des dernières troupes combattantes américaines d'ici la fin de l'année. Et ce, dans un contexte où Daech retrouve des forces et Bagdad est assiégé par les milices iraniennes. "L'EI reste une menace de première ordre en Irak, prévient Myriam Benraad, professeure associée en relations internationales et auteure de Terrorisme : les affres de la vengeance (Le Cavalier Bleu). Les attentats de ces derniers jours en Afghanistan, commis au nom de Daech, peuvent revitaliser la mouvance sur le territoire syro-irakien, même si la violence n'y a jamais cessé..."
La France, allié politique et militaire de l'Etat irakien
C'est dans ce contexte tendu qu'Emmanuel Macron est arrivé à Bagdad, vendredi, pour sa deuxième visite en Irak en moins d'un an. Le président français doit rencontrer les principaux dirigeants d'un Etat en grande difficulté. Ce samedi, le président français a déclaré lors d'une conférence de presse que la France restera mobilisée en Irak "quels que soient les choix américains". "Nous avons les capacités opérationnelles pour assurer cette présence", a-t-il ajouté à l'issue d'un sommet régional consacré à la lutte contre le terrorisme et à la souveraineté de l'Irak.
Un peu plus tôt dans la journée, le président français avait déjà appelé à "ne pas baisser la garde" face aux djihadistes du groupe Etat islamique car ils demeurent "une menace". Emmanuel Macron sera par ailleurs l'invité dimanche soir du journal télévisé de TF1 afin d'évoquer "la situation en Afghanistan et dans la région", a annoncé samedi la chaîne dans un communiqué.
"La France vient apporter un message politique de solidarité, elle ne vient pas dans la perspective première d'obtenir des contrats mais avant tout pour encourager une stabilisation politique et réaffirmer le lien ancien entre la France et l'Irak, indique David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l'IRIS et spécialiste du Moyen-Orient. D'où l'importance de garantir le maintien d'une présence militaire française, notamment en matière de formation, pour faire face à la menace persistante de Daech." Même si l'armée française n'a pas vocation à se substituer aux forces américaines, 600 soldats restent sur place et recevront la visite du président dimanche, à Erbil.
Emmanuel Macron vient encourager la formation d'un gouvernement plus stable et pérenne, à deux mois d'élections qui s'annoncent délicates pour le pouvoir en place. "L'Etat irakien reste l'un des plus fragiles au monde, pose Adel Bakawan, directeur du Centre français de recherches sur l'Irak et auteur de Irak, un siècle de faillite (2021). Les Irakiens ne se parlent plus, ne se comprennent plus, ils n'ont plus de langage politique commun. Le pays est fracturé politiquement, ethniquement, sociétalement... C'est un Etat en faillite."
Un vide politique dont Daech pourrait de nouveau profiter, comme ce fut le cas en 2014. Après le retrait américain de 2011, l'organisation terroriste avait su exploiter le chaos politique à Bagdad pour conquérir des territoires et installer son califat dans le nord du pays. "Le retour territorial de Daech est le cauchemar numéro un de la diplomatie française, observe Adel Bakawan. La France a bien saisi le désengagement américain du Moyen-Orient et veut éviter qu'il soit comblé uniquement par des organisations terroristes et des milices iraniennes. Elle est volontaire pour aider l'Etat irakien et remplir une partie de ce vide, ce qu'elle est seule à pouvoir faire en Europe en tant que première puissance militaire du continent."
Un sommet international surtout symbolique
Pour projeter une image de stabilité, l'Etat irakien accueille, ce samedi, un sommet international avec les dirigeants de l'Egypte, la Jordanie, l'Iran ou encore l'Arabie saoudite. Imaginée par la France, cette rencontre vise à redonner un rôle central à l'Irak dans un Moyen-Orient meurtri par les divisions religieuses. "Mais ce sommet est symbolique, tant l'Irak est affaibli. Ce genre d'événements, au-delà des quelques jours de réunion, n'aboutissent pas à des changements réels dans la région", souligne la politologue Myriam Benraad.
Si l'Afghanistan ne figure pas à l'ordre du jour officiel du sommet, la situation catastrophique du pays sera dans toutes les têtes. "Même s'il ne sera pas central, le sujet sera sûrement abordé, notamment la persistance de la menace de Daech et sa constante extension géographique, principalement en Afrique sahélienne et orientale", estime David Rigoulet-Roze. La question de la pertinence du retrait américain d'Irak, après le fiasco afghan, se pose également. "Pour l'instant, Joe Biden semble camper sur ses positions de retrait intégral, indique Myriam Benraad. Mais les pressions internes et celles des alliés risquent de s'accroître face à la possibilité d'un retour de l'Irak dans le giron de l'Etat islamique. Personne ne pourra laisser cette catastrophe se dérouler sans agir."
Après le chaos de l'Afghanistan, l'Irak a tout pour devenir le prochain casse-tête de la communauté internationale dans les mois à venir.
