Le 15 mars, la Syrie célèbre un triste anniversaire, celui d'une révolution qui, en dix ans, aura coûté la vie à plus de 500 000 personnes, selon les Nations Unies. En dix ans, le pays est passé de l'euphorie au désespoir ; des premières manifestations, des premiers chants et des premiers espoirs de démocratie aux bains de sang, aux civils tués à l'arme chimique ou torturés dans des centres de détention sordides. Et tandis que des tribunaux enquêtent en Europe sur les crimes du régime de Bachar El-Assad, ce dernier prévoit d'organiser des élections législatives en juin prochain. Face à ce semblant de normalité, que sont devenus les rêves de liberté ? Via les réseaux sociaux, L'Express a interrogé cinq Syriens, aux quatre coins du pays. Cinq âmes meurtries, qui racontent la Syrie d'aujourd'hui.
Mohamed Mousa Ahmed, fermier à Raqqa : "
Fermier, comme son père, dans l'est de la ville de Raqqa, Mohamed Mousa Ahmed a vu la situation des agriculteurs syriens se détériorer depuis le début de la révolution. "Notre terre est à 250 mètres de l'Euphrate, on cultive principalement de la vigne et des fruits, raconte-t-il. Les djihadistes de l'Etat islamique (EI) nous laissaient travailler, mais en 2017, les cultures ont été endommagées par la guerre." Entre mai et octobre 2017, les combats au sol et les bombardements des avions de la coalition internationale s'intensifient pour libérer la ville de Raqqa du joug des terroristes. Les terrains agricoles sont dévastés. "Cette année, je me prépare à planter 4 000 m2 de légumes. J'ai commencé à construire des serres pour intensifier le rendement. Avant, j'avais de bonnes terres, mais pendant plusieurs années, les terrains n'ont plus été entretenus." Ces dernières années, les champs de blé ont souvent été brûlés par les cellules dormantes de l'EI pour continuer à terroriser les populations. Beaucoup de paysans ont tout perdu, les autorités kurdes n'ont pu arrêter les coupables. Malgré tout, Mohamed Mousa Ahmed garde espoir : "La révolution en Syrie n'a toujours pas abouti, nous attendons toujours la libération de nos proches détenus illégalement dans les prisons du régime. Tant qu'ils ne seront pas parmi nous, nous continuerons de nous battre."
Khaled Khalifa, écrivain à Damas :
À Damas, au coeur même du régime, certains Syriens rêvent encore d'une démocratie qui, pourtant, s'éloigne chaque jour davantage. La plupart se cachent et taisent leurs critiques. L'écrivain Khaled Khalifa, originaire d'Alep, fait partie des derniers résistants. À 56 ans, cet homme au regard doux et malicieux refuse de quitter son pays. "Je ne suis pas parti parce que je ne veux pas et que je ne sais pas si je peux vivre ailleurs. Plus de la moitié des habitants sont restés dans la capitale. Je ne regrette pas d'en faire partie". Aujourd'hui, il continue d'écrire des textes critiques contre le régime syrien - la dictature de Hafez al Assad et celle de son fils. Mais toujours sous un angle artistique - "mais jamais politique", précise-t-il. Ce qui ne l'a pas empêché d'avoir des problèmes. "Les responsables du régime m'ont cassé la main en 2012 [alors qu'il participait à une manifestation en hommage à un musicien tué par les sbires du régime] et m'ont empêché de voyager à plusieurs reprises." Malgré la censure imposée par le pouvoir syrien sur plusieurs de ses livres, malgré la guerre et les bombardements qu'il voit pleuvoir sur les civils depuis sa fenêtre, Khaled Khalifa refuse de baisser les bras et de perdre espoir dans la révolution. "Je souhaite et je rêve d'une Syrie libre et démocratique pour tous ses enfants sans aucune discrimination sectaire, ethnique ou de genre. Nous sommes condamnés à cette résistance et à cette espérance."
Zeina Hallak, médecin à Idlib :
Tous les jours, avec son mari - médecin, comme elle -, Zeina, 33 ans, va travailler à l'hôpital général, dans la banlieue d'Idlib. Originaire de Hama, elle a fui sa ville et les violences en 2013 pour s'installer à Sermada, près de la frontière turque. "Ici, nous souffrons beaucoup de la surpopulation et de la pauvreté. À force de se déplacer, les familles ont tout perdu. Elles n'ont plus de maison ni de travail. Ici, on survit difficilement et le régime continue de nous bombarder avec ses avions ou ceux de son allié russe". Mère de deux enfants en bas âge, Zeina est inquiète pour leur avenir. "Comment reconstruire un pays avec des enfants qui ne peuvent plus aller en classe à cause des bombardements ? Dans les dernières écoles encore ouvertes, les professeurs ne sont pas payés par le régime". Après dix années de guerre, la jeune femme réalise combien la violence et la souffrance l'ont marquée dans sa chair. "Quand les premières manifestations ont éclaté, j'étais une jeune femme insouciante, dit-elle. Je ne pensais qu'à une chose : finir mes études de médecine et exercer ce métier que j'aimais déjà beaucoup. Avec mon mari, nous voulions vivre à Hama et avoir une grande famille. Des rêves simples, qui me paraissent si loin aujourd'hui. J'ai l'impression d'avoir tout perdu pour avoir voulu exprimer mes idées et exercer mon métier malgré la répression." Aujourd'hui, Zeina garde le sourire et continue de se battre pour les populations autour d'elle : "Je ne partirais jamais de Syrie, je veux continuer à aider les civils."
Hassan al Ali, commerçant à Tal Abyad :
Hassan al Ali est fier de sa petite épicerie, une petite boutique à la devanture multicolore, avec des caisses de chips et de gâteaux empilées devant l'entrée. "Avant la révolution, je n'aurais pas pu vivre comme ça, dit-il. Pour travailler, il fallait payer des taxes au régime et donner de l'argent aux fonctionnaires des services de sécurité." En 2014, quand les djihadistes de l'Etat islamique prennent le contrôle de Tal Abyad, à la frontière turque, il décide de fuir avec ses deux garçons et sa petite fille. Durant six ans, il erre d'une ville à l'autre, sans jamais pouvoir s'établir. En 2015, la ville repasse sous le contrôle des forces arabo-kurdes qui combattent le groupe terroriste. Mais la situation est instable et Hassan al Ali ne peut revenir dans sa ville qu'en 2000. "Aujourd'hui, mon rêve est à portée de main, pense-t-il. Dès que le régime tombera, nous connaitrons la vérité sur tous ceux qui sont disparus. Nous avons vécu pendant quarante ans dans la crainte du pouvoir en place, mais nous avons fait tomber ce mur de la peur, nous pouvons maintenant parler et travailler sans risquer d'être arrêtés ou menacés." Après 10 ans de violences, Hassan al Ali continue de croire dans les principes de la révolution. Ses enfants n'ont pas pu aller à l'école pendant six ans. Aujourd'hui, il espère leur offrir un avenir meilleur. "Nous ne savons pas comment finira la révolution, mais nous sommes sûrs que nos enfants grandiront dans une Syrie plus belle. Ce sera notre plus grande victoire."
Azat Almouh, étudiant :
Lorsque les djihadistes de l'Ei sont arrivés en 2014 pour prendre le contrôle de Raqqa, Azat Almouh a décidé de rester, car il "aime sa ville et ne peut pas rester loin d'elle trop longtemps", raconte, avec un large sourire, ce jeune père de famille de 29 ans. Pourtant, les djihadistes qui l'ont contrôlée entre 2014 et 2017 le terrifiaient. Quand il évoque cette époque, Azat Almouh décrit la peur au ventre qui le déchirait face à ces hommes en noir venus d'Irak, de Tunisie, de Tchétchénie ou encore de France. Assis avec ses amis dans un café, il raconte : "Je fumais en cachette dans la salle de bains parce que c'était le seul endroit où la fenêtre ne donnait pas directement sur la rue. Après, je me lavais les dents et j'aspergeais ma barbe et mes cheveux de parfum." Le jeune Raqqaoui a dû se résoudre à fuir lorsque la coalition internationale a intensifié ses frappes aériennes mi-2017. "Ce n'était plus supportable", confie Azat Almoud en baissant la tête, à l'évocation du souvenir. Aujourd'hui, il se bat pour reconstruire sa ville, à laquelle il est viscéralement attaché, qui a été détruite à 80 % lors de la dernière bataille contre Daech. Avec une dizaine de jeunes activistes, Azat Almouh a créé l'association Roya, "vision" en arabe, il y a trois ans. Mais, les subventions des ONG internationales se font rares. "Pourquoi le monde a-t-il oublié Raqqa ? Je commence à perdre espoir. Je me demande si un jour ces organisations internationales reviendront pour nous aider à tout reconstruire."
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