Dans son studio de fortune, au fond de son appartement, Amir al Muarri enregistre seul ses textes. Une vieille chaise haute, un micro et au sol, un ordinateur posé sur un simple carton. Le jeune syrien de 21 ans n'a rien pu sauver d'autre lorsqu'il a dû fuir les troupes du régime de Damas, avec sa famille, sa ville de Maarat al Numan en décembre 2019. "J'ai eu du mal, mais finalement, j'ai réussi à aménager cette petite pièce, qui est devenue mon studio d'enregistrement."

"Je dois tout raconter"

Plusieurs morceaux de rap y ont été enregistrés ces derniers mois, mais aussi des vidéoclips filmés sur place et montés par des Syriens réfugiés en Europe. Un exploit dans cette province d'Idlib où s'entassent désormais près de 4 millions de personnes, en majorité des déplacés, comme Amir Al Muarri. Dans ses textes, le jeune syrien porte la voix des civils de cette zone plongée dans une catastrophe humanitaire. "J'écris sur tout ce que je vois : les frappes aériennes auxquelles on a tous survécu, les camps de déplacés qui nous entourent, ces familles qui ont dû fuir et survivent sous des tentes. Je suis témoin de tout cela, je dois le raconter".

Amir al Muarri et son groupe de rap, à Idlib.

Amir al Muarri et son groupe de rap, à Idlib.

© / Amir al Muarri

Comme celle de nombreux jeunes Syriens, son histoire est faite de guerre, de fuite pour survivre et de deuil. En 2017, Amir Al Muarri quitte la Syrie pour la Turquie à la recherche d'un avenir. Il trouve un travail dans une boutique de vêtement à Istanbul, mais tout bascule quand, en 2018, son frère aîné est tué en tentant de franchir illégalement, comme lui, la frontière turco syrienne. Amir Al Muarri doit retourner en Syrie pour aider son père. Il rentre à Maarat al Numan avec un micro et un ordinateur portable. La nuit, il noircit des pages et des pages où il couche sa colère. "J'ai choisi le rap parce qu'il me permet de dire ce que je ressens. Il y a des sujets que l'on ne peut pas aborder autrement. C'est un moyen d'expression libre. Le rap est né de cette volonté de dénoncer les choix politiques de ce monde."

Menacé par Bashar El-Assad

Avec ses mots, Amir al Muarri attaque le plus souvent le régime de Damas, très présent dans sa ville, mais il s'en prend aussi aux partisans des différents groupes armés de la province d'Idlib. Dans son morceau "All fronts", il écrit : "Ici, il faut choisir, trouver votre camp et vous serez épargnés. "

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Le jeune rappeur se sait menacé par le régime de Bashar El-Assad : "Je reçois souvent des menaces de Syriens pro-régime sur les réseaux sociaux. S'ils m'attaquent parce que je me place du côté des civils d'Idlib, c'est une fierté pour moi." Récemment, il a aussi reçu des avertissements de partisans de groupes armés locaux. Depuis, il a dû se faire plus discret. "Mes parents m'ont demandé de ne plus sortir seul. Je ne sais pas qui sont ces gens qui m'ont envoyé des menaces sur ma chaîne Youtube. Peu importe, je vais continuer, je veux que le monde entier entende la voix de la révolution."

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