Hassan colle des affiches sur un mur de pierres. Dans la vieille ville d'Idlib, au nord-ouest de la Syrie, le jeune homme, casquette sur la tête, organise une exposition de photos. Des images essentielles selon lui, celles des visages des disparus dans les prisons syriennes. Elles ont été prises par un fonctionnaire de police, qui a fui la capitale du pays en 2013, en emportant près de 50 000 clichés de cadavres qu'il a dû photographier pour les archives des hôpitaux militaires de Mezzeh et de Tichrine, près de Damas.
Pendant deux ans, celui qui a été surnommé "César", pour protéger son anonymat, a constaté l'emballement de la machine à détruire, la violence de la répression contre les manifestants et l'horreur. Ces images, vérifiées et authentifiées par un groupe d'expert en Europe et aux États-Unis, permettent de mettre les premiers visages sur la barbarie du régime de Bachar El-Assad. Tous portent les stigmates de la torture subie dans les prisons syriennes.
Aujourd'hui, plusieurs dossiers sont ouverts dans les tribunaux européens pour crime de guerre à l'encontre du dirigeant syrien. "Pour l'instant, on a identifié qu'une partie de ces personnes. Mais que sont devenus tous les autres détenus des prisons du pays ?", s'emporte Hassan, à Idlib, avec une pointe de désespoir. Il désigne plusieurs clichés. "L'une des photos que vous voyez représente mon neveu. Trois cousins ont aussi été arrêtés. On les a cherchés dans les photos mais on ne les a pas trouvés. On espère qu'ils vont bien, même si on sait qu'ils ont sûrement eu envie de mourir à cause des tortures, des coups... ", soupire le jeune homme, qui a inscrit en bas de son affiche la mention : "Nous sommes des martyrs, pas des chiffres".
"La torture ne s'est pas limitée aux années d'exercice de César, entre 2012 et 2013, ni à son hôpital militaire. Des hommes, des femmes et des enfants meurent dans toutes les prisons du pays, aujourd'hui encore. Le plus souvent sans aucune raison et sous les pires tortures. Je n'arrive même pas à comprendre comment un être humain peut concevoir tous les sévices qu'ils utilisent sur eux", poursuit-il. La colère est palpable, elle se mêle à l'impuissance de toute la population syrienne aujourd'hui acculée dans ce dernier réduit de la rébellion dans la région d'Idlib.
Hassan montre d'autres photos : " Sur celle-ci, ils ont lui arraché les yeux. Là, ils lui ont lacéré le visage. Parfois, comme là et là, ils leur ont brisé les dents. Sur celle-là, vous le voyez, ils ont brûlé son visage avec une cigarette. Ces hommes ont souffert, ils ont attendu la mort pendant trop longtemps". Il se rapproche d'un des clichés et montre des chiffres inscrits sur le front. " Les numéros servent à dire dans quelle prison les prisonniers ont été tués, ce sont des codes. Il y a 11 prisons, 215 c'est pour le code de la prison de César...Juste dans celle-là, il y a 13 000 photos disponibles. J'espère qu'un jour, on pourra mettre un nom sur tous ces visages, leurs familles ont le droit de savoir ce qu'ils sont devenus ".
"Ces détenus font partis de nos vies"
Pendant l'exposition, alors que des grappes d'hommes et de femmes se massent devant les photos, le silence est pesant. À peine troublé par le bruit au loin des bombardements et les rires des enfants qui courent entre les jambes des adultes, indifférents à la violence du spectacle. Hassan les regarde tristement. "Ce sont leurs pères ou leurs oncles sur ces photos. Ils n'ont pas encore 10 ans et n'ont connu de la vie que la violence et l'horreur. Je ne veux pas qu'ils voient ces images, mais elles font partie de nos vies maintenant. Ces détenus font partis de nous, on imagine comment ils étaient, comment ils ont vécu, on leur redonne vie pendant quelques secondes dans nos souvenirs".
Silencieux, Omar Danin un jeune homme originaire de Idlib, cherche sur les murs ses amis, disparus au fil des manifestations et des arrestations. "Il n'y a pas de mots pour décrire ce qu'on ressent devant ces photos. On a commencé la révolution ensemble, alors pour eux, je n'abandonnerai pas. Je suis fatigué de tous ces morts. Nous, on voulait juste être libres. Le régime crée des barrières entre nous, entre les chrétiens, les musulmans, alors qu'en fait, toutes les communautés sont représentées dans ces images de cadavres". Il s'arrête, les passe encore en revue, comme s'il voulait toutes les mémoriser, les emporter avec lui. "Prenez des photos de cette exposition et montrez nos souffrances au monde. Ils sont encore des milliers à mourir en prison et on n'a plus assez de larmes pour les accompagner". À ses côtés, Mansur baisse la tête. Originaire de Homs, plus au Sud, il a dû fuir quand sa ville, un temps libérée, a été reprise par les forces fidèles au régime. "Là-bas, ce sont les mêmes tortures, les mêmes morts dans les centres de détention. J'ai été arrêté quelques semaines et j'ai vu les cadavres s'empiler devant mes yeux".
Les détentions arbitraires, un crime de guerre
Selon Amnesty International, 82 000 personnes sont aujourd'hui détenues illégalement en Syrie. À la fin de son rapport, l'ONG appelle les autorités syriennes à mettre un terme "à l'angoisse psychique et à la torture des familles, qui ont tant besoin de connaître la vérité sur le sort réservé à leurs proches". Le plus souvent, leur femme, leur mère ou leur soeur mène le combat pour tenter de retrouver leur trace. Ce sont elles qui gardent la flamme allumée et qui les attendent, malgré les doutes. Beaucoup ont décidé de se regrouper en associations afin de s'entraider et s'épauler dans cette lutte. C'est le cas de Maryam al Hallak, dont le fils a été arrêté en 2012. "Ayham était dentiste. Quand la révolution a commencé, il s'est mis à enquêter sur les gens arrêtés par le régime. Il a été tué cinq jours après son arrestation. Au début, on ne savait pas où il était, mais cinq mois plus tard, un étudiant qui avait aussi été incarcéré nous a annoncé sa mort", témoigne-t-elle. Puis, les autorités lui ont dit qu'il était encore en vie. "Mais après 1 an et 3 mois, j'ai reçu un certificat de décès de mon fils, il aurait eu une attaque cardiaque. À force de le chercher d'un centre de détention à l'autre, j'ai rencontré d'autres femmes dans la même situation. Au début, en 2017, on était 5 dans l'association. Toutes ont un membre de leur famille arrêté ou disparu. Notre but est d'obtenir leur libération, ou au moins, d'avoir de leurs nouvelles."
Dans leur quête, elles sont souvent victimes d'intimidations et de violences. Maryam al Hallak a dû fuir la Syrie pour pouvoir continuer le combat. Tout comme Fadwa Mahmoud, qui a, elle aussi, créé une association de proches de disparus. "Je ne veux pas qu'on dise que je suis une victime. Je suis assez forte pour me battre et je le ferai jusqu'à la mort contre ce régime. Mais c'est dangereux de demander des nouvelles de quelqu'un qui a été arrêté. Quand une amie a fini par voir son fils, il lui a dit : cesse de demander de mes nouvelles, parce qu'à chaque fois ils me frappent". Maryam al Hallak confirme cette peur qui règne au sein des familles : "Beaucoup n'osent pas nous rejoindre, car elles craignent que les autorités syriennes ne se vengent sur leurs proches restés là-bas".
Des familles qui continuent de se battre
Au moment de la publication des photos prises par César, certains ont cru reconnaître une connaissance. "Aujourd'hui, notre but est de retourner en Syrie afin de récupérer les preuves de ce qu'il se passe dans les sous-sols des prisons et les noms des détenus", explique Maryam al Hallak. Depuis bientôt 8 ans, elle a appris à vivre avec l'absence. Mais elle sait qu'elle ne pourra jamais récupérer le corps de son fils. Malgré ses nombreuses demandes, les autorités syriennes lui ont refusé le droit de l'enterrer. "Quand j'étais encore en Syrie, je suis allée voir toutes les administrations, mais ils m'ont dit que je n'avais pas le droit de demander son corps. Et, que c'était uniquement à cause de mon âge qu'ils ne m'arrêtaient pas". Comment se reconstruire quand on attend encore une preuve de vie après parfois 9 à 10 ans d'absence ? Et quel avenir pour les enfants qui grandissent dans l'ombre d'un père qu'ils n'ont que peu d'espoirs de revoir un jour ? Fadwa Mahmoud ne sait pas où sont son mari et son fils, ni s'ils sont encore vivants. Comme elle, de nombreuses épouses et mères attendent encore un hypothétique retour.
Le 24 février, un tribunal allemand a condamné Eyad Al-Gharib à quatre ans et demi de prison pour complicité de crimes contre l'humanité. Le Syrien a fait partie de la terrible machine à tuer et torturer mise en place par le régime de Bachar al-Assad. Un tournant historique dans la lutte contre le pouvoir syrien. Ce verdict a redonné espoir à toutes ces familles de disparus. L'espoir, qu'un jour, leur peine soit entendue et que leurs proches, ou leurs corps, leur soient rendus. Après 10 ans de guerre, quelque 200 000 personnes, en majorité des civils, seraient toujours portées disparues, selon l'observatoire syrien des droits de l'Homme. La moitié se trouverait dans les geôles du régime.
Le 11 mars 2021, les Nations Unies ont soutenu la mise en place d'un mécanisme indépendant, doté d'un mandat international et chargé de faire la lumière sur le sort des personnes disparues et le lieu où elles se trouvent, d'identifier les restes humains et d'apporter un soutien à leurs familles.
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