Et dire que le 49.3 n'était vraiment pas leur genre. Pour Emmanuel Macron, longtemps cet article fut digne de l'ancien monde - pas un compliment dans son esprit. Il a vécu son utilisation en 2015 pour faire passer la loi qu'il présentait en tant que ministre de l'Économie comme une offense, politique bien sûr, quasi personnelle même. François Hollande et Manuel Valls l'empêchaient ainsi de remporter une victoire qu'il estimait certaine - quand le couple exécutif calculait qu'un accident parlementaire pouvait bien arriver, faute de majorité claire sur le texte. Devoir employer le 49.3, c'est donc, pour le président, se rappeler le souvenir d'une humiliation et aussi se souvenir d'une victoire ratée aux législatives de juin dernier.
Elisabeth Borne a une conviction dont elle voudrait faire la marque de sa méthode, loin d'un article qui permet l'adoption d'un texte sans vote : le dialogue est une étape toujours nécessaire, toujours préférable. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle elle ne souhaitait pas que la réforme des retraites arrive rapidement via un amendement au PLFSS. "Elle pense profondément que ça sert toujours de passer du temps à discuter", constate, presque pour s'en étonner, un ténor de la majorité.
Alors elle prend soin de recevoir les présidents de groupe, encore et encore. Cela lui sert à jauger les troupes, à relever que les deux présidents LR Bruno Retailleau (pour le Sénat) et Olivier Marleix (pour l'Assemblée) ont invoqué leurs agendas pour ne pas venir ensemble un jour, à constater que les députés de droite lui semblent un peu perdus, à noter que Marine Le Pen n'est plus en septembre dans la même disposition d'esprit qu'en juillet, beaucoup plus remontée cette fois. Elle consulte pour le budget, pour les retraites aussi. "Une fois qu'on y a pris goût..." plaisante-t-elle. Et elle sait faire. "Elle réussit à être poker face lors des réunions sur les retraites, elle était là pour écouter et personne n'a su ce qu'elle pensait", s'amuse un ministre.
"Il peut même y en avoir 15 d'ici l'été"
Mais sa survie passe par le 49.3, du coup elle compte et vite : "Il peut même y en avoir 15 d'ici l'été prochain." Le risque est grand qu'elle apparaisse comme étant "droite dans ses bottes", selon la formule d'un de ses lointains prédécesseurs (Alain Juppé). "Au bistrot, raconte un député, on entend que même Macron doit se tenir à carreau face à elle !" Le groupe Renaissance aurait voulu que la cheffe du gouvernement dégaine plutôt l'arme mettant un terme au débat, tant il a eu l'impression de servir de "chair à canon", elle n'en a eu cure et attendu ce mercredi en fin de journée.
"J'aime tellement la motion de censure que je suis ravie qu'il y en ait deux", pourrait maintenant dire Elisabeth Borne en parodiant Mauriac. LFI et le RN se disputent le droit d'être les premiers à présenter leur texte. Cela donnera l'occasion à la Première ministre d'une nouvelle déclaration solennelle à l'Assemblée - son discours de politique générale avait agréablement surpris en juillet. Mais la répétition est un exercice délicat, surtout pour quelqu'un qui n'a pas fait de l'art oratoire son domaine d'excellence. "Elle est parvenue à éteindre tout enjeu sur ses prises de parole, elle lit ses papiers, elle fait souvent court et préfère utiliser d'autres qualités", note l'un de ses ministres.
Et après ? Cette fois, le 49.3 ne débouchera pas sur la censure du gouvernement. Plusieurs présidents de groupes, à commencer par Marine Le Pen et Olivier Marleix, avaient prévenu la Première ministre qu'une réforme des retraites passant par un amendement au PLFSS ouvrirait la porte à des motions de censure susceptibles d'être votées par toutes les oppositions. Pas un projet de loi des finances.
Mais Emmanuel Macron a prévenu : si un jour l'équipe ministérielle était renversée, il renverrait les députés devant les électeurs. "Si vous ne faites pas cela, vous tuez le droit de dissolution", explique un proche. "Rationnellement les gens n'ont pas intérêt à la dissolution, mais tous les comportements ne sont pas rationnels.", observe de son côté Elisabeth Borne. Ce qui revient à admettre que, sur un malentendu, un accident de vote peut se produire, comme il y en a déjà eu depuis le début de la législature. Un jour peut-être, pas cette semaine.
