Nérac, Ribeauvillé, Guingamp, Boulogne-sur-Mer... En 2013, Manuel Valls, alors ministre (PS) de l'Intérieur, préconise la suppression de 47 sous-préfectures. Neuf ans plus tard, Emmanuel Macron a décidé au contraire d'en créer de nouvelles.
Que s'est-il passé entre-temps ? Le mouvement des Gilets jaunes, bien sûr, dont la colère a rendu visible à Paris la colère de la France dite "périphérique". Et le Covid, qui a révélé l'aspiration de nombreux Français à quitter les métropoles pour s'installer dans des villes à taille humaine.
Cela tombe bien. Fabien Verdier, le maire (sans étiquette) de Châteaudun - sous-préfecture de l'Eure-et-Loir - vient de rédiger avec l'aide de Dominique Bussereau (ancien ministre et ancien président de l'Assemblée des Départements de France), et de Jean-Pierre Jouyet (ancien ministre de Nicolas Sarkozy), une tribune appelant l'Etat à réinvestir dans les 233 sous-préfectures du pays. Des villes qui, selon lui, constituent la "colonne vertébrale" de la République. Mieux : les 4 et 5 novembre, le même Fabien Verdier accueillera dans le théâtre de sa cité le premier "congrès pour le développement des villes moyennes/villes sous-préfectures". L'Express l'a rencontré.
Il y a quelques années, les sous-préfectures paraissaient condamnées par la modernité. L'Etat envisageait d'ailleurs d'en supprimer une bonne partie. Pourquoi, selon vous, s'agissait-il d'une erreur d'analyse ?
Parce que, derrière les sous-préfectures, il y a des bassins de vie et des citoyens. Les sous-préfectures constituent en réalité l'armature de la France. Il ne faut pas oublier non plus qu'elles accueillent une grande partie des classes moyennes, celles qui paient des impôts et reçoivent peu. Si ces classes moyennes flanchent, c'est la République qui sera emportée. Il se trouve que ma propre ville vote à chaque présidentielle exactement comme la France depuis 2002. Emmanuel Macron y a obtenu 58,5% en 2022. Je vous le dis comme je le pense : si l'on ne fait rien pour les sous-préfectures, la prochaine fois, c'est Marine Le Pen qui y recueillera la majorité des voix. Et puisque Châteaudun est la ville miroir de la France, ce sera pareil dans tout le pays. Je dis donc : attention ! Il est temps pour l'Etat de réinvestir dans ces territoires.
N'est-ce pas le cas ?
Voilà au moins 15 ans qu'aucun ministre, aucun directeur d'administration centrale, aucun patron d'une grande agence publique n'a dormi à la sous-préfecture de Châteaudun. Quand certains d'entre eux viennent nous voir (et nous les en remercions), ils passent deux heures et repartent aussitôt à Paris. Comment voulez-vous qu'ils comprennent vraiment nos difficultés ? Ils pourraient - avec leurs collaborateurs - prendre un café dans un bar, venir sur le marché, se rendre dans un des quartiers de la ville, etc. Mais ils n'en font rien. Résultat : dans les villes sous-préfectures, les habitants ne se sentent ni écoutés ni considérés. Il ne faut pas s'étonner ensuite de voir les résultats électoraux. Au mois de juin dernier, le Rassemblement national a remporté tous les sièges de députés en Haute-Marne, en Haute-Saône, dans l'Aude, dans les Pyrénées-Orientales... Il faut passer beaucoup plus de temps avec le peuple. Et réagir. Très, très rapidement.
La création d'une poignée de sous-préfectures changera-t-elle la donne ?
En soi, non, mais il faut déjà saluer ce renversement de tendance amorcé par le président de la République. Ensuite, il faut en effet aller plus loin. Nos sous-préfectures comptent en moyenne six agents, dont très peu de hauts fonctionnaires. Il faut donc les muscler aussi bien en effectifs qu'en qualifications, afin que nous n'ayons plus à nous rendre en préfecture pour régler nos problèmes. Enfin, et surtout, il faut que l'Etat mette en place un "plan d'action transversal" qui permette à ces territoires d'accéder à l'autosuffisance.
C'est-à-dire ?
Nous ne demandons ni l'aumône ni l'assistanat, mais simplement les moyens de nous développer et de vivre en autonomie, et ce dans tous les domaines. Je suggère donc que, dans chaque arrondissement (le territoire d'une sous-préfecture) on définisse en concertation avec les élus deux ou trois projets structurants dans lesquels l'Etat s'engage à investir. Je peux vous dire ce dont nous avons besoin à Châteaudun : une liaison ferroviaire de qualité ; un hôpital doté de services de médecine, de chirurgie et d'obstétrique performants ; la possibilité enfin pour notre aérodrome d'accueillir de la maintenance aéronautique, de l'aviation d'affaires ou des charters, bref, de devenir le moteur du développement qu'il pourrait être. Ailleurs, à Morlaix, à Oloron-Sainte-Marie, à Sarreguemines, à Pointe-à-Pitre, on donnera priorité à la santé, à l'éducation, à l'industrie, à la mobilité, à la culture... Il suffit d'interroger les élus. Ils savent ce dont ils ont besoin pour que leur territoire soit dynamique et que leurs populations ne se sentent plus abandonnées.
Mais cela coûte cher, et les finances publiques sont à sec...
Non, cela ne coûte pas cher. En matière de sécurité - un domaine crucial - il suffirait d'ajouter 5 gendarmes en moyenne dans chaque sous-préfecture, soit 1200 gendarmes en tout. Ce n'est tout de même pas la lune. Et je rappelle qu'il s'agit souvent d'une question de simple justice. Chez moi, ces dernières années, l'Etat a supprimé la Base aérienne 279, soit 1100 emplois directs, le double avec les emplois induits ! Ne serait-il pas normal qu'il y ait un minimum de compensation ?
Réclamer davantage pour les sous-préfectures, est-ce attaquer les métropoles ?
Pas du tout. Les métropoles sont très utiles et remplissent des rôles que ne peuvent pas jouer les villes moyennes. Que l'on continue à soutenir les métropoles ne me pose donc aucun problème. Je demande simplement que l'on ne soutienne pas seulement les métropoles et que l'on cesse d'y concentrer tous les services à notre détriment.
Pensez-vous être entendus ?
Oui, car les esprits sont en train d'évoluer. Paris commence à comprendre qu'investir dans les villes moyennes, c'est aller dans le sens de l'Histoire. C'est là que l'on peut implanter les usines qui permettront à la France de retrouver sa souveraineté industrielle. C'est là qu'une partie des habitants des métropoles veulent vivre, ce que rend possible le développement inédit du télétravail. C'est là que, face à la crise énergétique, on peut le plus facilement développer les circuits courts et les mobilités douces. Pour cela, il suffit de doter ces territoires des moyens dont ils ont besoin en matière d'éducation, de santé, de sécurité, de développement économique. C'est par les villes moyennes que l'on sauvera la République.
