18h30 passées, mercredi 2 février. Une fois n'est pas coutume, on se presse en nombre à la réunion hebdomadaire du pôle mobilisation de la campagne d'Anne Hidalgo. Quelques jours après la fin de la Primaire populaire, où la socialiste est arrivée cinquième derrière Pierre Larrouturou, les rumeurs d'un abandon ont repris de plus belle. Que va faire Olivier Faure ? Faut-il tendre la main à Christiane Taubira ? On bruisse de questions. Maires, présidents de départements, patrons de fédérations locales... Pas moins de 150 personnes se connectent au cénacle depuis leur ordinateur.

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A Olivier Faure d'ouvrir le bal. Le premier secrétaire du PS dit son inquiétude quant aux obstacles à venir, au manque de dynamique de la candidate et pointe la multiplication des mauvais sondages. Un cadre de la direction résume l'intervention de son patron : "il pose un constat, il contextualise. Olivier, c'est la scientifique dans le film Don't Look Up. Celle qui dit les mauvaises nouvelles et qui se fait vilipender parce qu'elle ne le fait pas en souriant. À quel moment on se satisfait d'être à 2% ?"

Faure le "démobilisateur"

Martine Aubry est là aussi. Faure n'a pas le temps de terminer sa démonstration qu'elle décoche : "Olivier, tu es le premier démobilisateur." Silence dans les rangs. Dans une colère froide et maîtrisée, la maire de Lille le torpille, lui reproche de ne pas être le principal moteur du parti, de ne pas mobiliser les esprits à la campagne. Bref, de ne pas jouer son rôle de premier secrétaire. "Faure s'est tu comme un petit enfant à qui on tapait sur les doigts. C'était humiliant pour lui mais nécessaire. On ne peut pas continuer la campagne avec un premier secrétaire aussi défaitiste", résume un des nombreux témoins de la scène. Un recadrage "injuste" selon un cadre de la direction qui n'en démord pas : "Il y a un déni organisé qui fait qu'on ne peut rien dire, pas même une critique constructive. On est passé de 9 à 2% dans les sondages en six mois mais tout va bien !"

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Il faut dire qu'entre Olivier Faure et Anne Hidalgo, la lune de miel n'est plus. A-t-elle vraiment existé d'ailleurs ? Après l'avoir soupçonné de jouer double jeu avec les écologistes de Yannick Jadot quitte à ne pas avoir de candidat étiqueté PS à l'élection présidentielle, on l'accuse désormais de faire de même avec Christiane Taubira. Souvent, chez certains interlocuteurs, le mot "traître" est lâché sans retenue quand on évoque Olivier Faure. Preuve s'il en fallait : les clins d'oeil amicaux envoyés publiquement à l'ancienne garde des Sceaux et à la Primaire populaire par deux de ses camarades, la numéro deux PS Corinne Narassiguin et le conseiller régional Christophe Clergeau.

"Olivier voudrait co-piloter la campagne mais la seule qui est aux manettes, c'est Anne Hidalgo. La seule qui a le destin de Faure entre ses mains, c'est elle aussi. Cela, il ne l'accepte pas", analyse un sénateur socialiste. Un argument dénoncé par les "pro-Faure" : "Il est à la tâche, il est de toutes les réunions et il mobilise les équipes de militants sur le terrain. Sans lui, sans le parti, il n'y aurait pas de campagne." D'autant qu'Olivier Faure a peu goûté le recrutement de membres de la motion minoritaire du PS, dont Hélène Geoffroy qui avait tenté de lui ravir le trône. L'arrivée de Laurent Joffrin au coeur de la campagne Hidalgo - c'est lui qui a écrit le discours de la candidate pour le meeting d'Aubervilliers - ne l'a pas plus convaincu. L'ancien journaliste, à la tête d'un mouvement pour "refonder la gauche", a su lui mettre des bâtons dans les roues pendant des mois. L'entourage de la candidate minimise : "Il a donné son accord à la venue de Joffrin et compagnie."

"Ceux qui ont aquaponey"

Ces dernières semaines, deux hommes auraient presque pu réconcilier Anne Hidalgo et Olivier Faure. Le premier s'appelle François Hollande. Fin janvier, l'ancien président de la République s'est rappelé au bon souvenir de sa famille politique, assurant qu'il n'était pas candidat "pour l'instant" tout en laissant planer le doute quant à ses intentions : "Pour l'instant je ne suis pas candidat, mais comme ça ne va pas bien ..." De l'humour selon Anne Hidalgo, du moins c'est ce qu'elle dit officiellement. En coulisses, son entourage juge plutôt que Hollande a fait montre de "bien peu de solidarité".

L'autre camarade peu enthousiaste, c'est Bernard Cazeneuve. En pleine promotion de son livre (Le Sens de notre Nation, Stock), l'ex-Premier ministre a admis ne pas être optimiste sur les chances de la candidate et s'est permis d'accuser le PS de ne pas avoir travaillé ces cinq dernières années, au point de ne pas être "prêt" à la bataille présidentielle de 2022. Un poids lourd de la direction du PS dénonce la "déloyauté" de Hollande et Cazeneuve : "Leurs sorties décrédibilisent la candidate. Ils se jouent d'elle et la seule chose qui les intéresse, c'est l'après-présidentielle. Le lundi ils la dégomment, le mardi ils la soutiennent. C'est good cop, bad cop."

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Il y aurait donc les "traîtres" et les tartuffes d'un côté. Et de l'autre, "ceux qui ont aquaponey", sourit-on avec amertume autour d'Hidalgo. Traduction : "ceux qui se planquent." Le grief vise quelques-uns de "l'équipe de France des maires PS" qui sont de moins en moins présents à mesure que la campagne s'effondre. Le même reproche a été fait "mezza voce" à Carole Delga avant les fêtes et, depuis, la présidente de la région Occitanie se démène de tweets en réunions, de visioconférences en interviews dans la presse locale. "Avec tout ce que je fais en ce moment, personne ne pourra dire que je ne fais rien", murmurait-elle en marge d'un récent déplacement. Son homologue de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard, s'est, lui, fendu d'un entretien fleuve à Ouest-France pour affirmer son soutien à Anne Hidalgo et lui promettre : "Je ne vais pas m'évaporer." "C'est une campagne difficile mais on ne peut pas passer notre temps à chercher des responsables, justifie un élu visé. Je fais la campagne d'Anne, je gère mes administrés et je n'ai pas le temps d'aller sur CNews et compagnie. On lutte avec nos armes et sur le terrain."

L'effet Royal en 2007

Contre vents et marées, la candidate refuse de lâcher la barre. Il y aura bel et bien un bulletin Hidalgo le 10 avril prochain, a-t-elle confirmé à Libération : "N'en doutez pas. Je vous le dis les yeux dans les yeux." "J'admire son courage. Elle prend des coups et résiste avec abnégation. Qu'importe son score, elle sera partie prenante de la reconstruction du PS", louange un proche de François Hollande. Et Anne Hidalgo peut remercier Martine Aubry en la matière. "Elle lui apprend l'endurance, la résistance. C'est dans ces moments les plus durs que des amitiés particulières naissent", se félicite un proche des deux femmes. Oubliées, les années de brouille nées du parachutage de l'écologiste Cécile Duflot aux législatives à Paris en 2012, approuvé par Aubry, qu'Hidalgo voyait comme une rivale potentielle.

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Après sa grand-messe sur Dimanche en Politique sur France 3, Anne Hidalgo filera à Lille pour une "demi-journée détente" de déambulations avec Martine Aubry. Les deux suivront ensuite le match Lille-PSG depuis les tribunes. La veille, elle présentera son comité de soutien dont elle a confié la direction à Bernard Cazeneuve. L'occasion de mettre fin aux accusations de déloyauté visant l'ancien Premier ministre et d'éviter les commentaires de ceux qui aiment à rappeler les infidélités de certains socialistes qui avaient plombé la campagne de Ségolène Royal en 2007.

Tout est bien qui finit bien, ou presque. Le rendez-vous avec Cazeneuve a été donné à la fondation Jean Jaurès, cité Malesherbes à Paris, siège historique de la SFIO depuis 1936 puis du PS jusqu'en 1975. Les socialistes aiment les symboles sauf quand ceux-ci sont de mauvais augure. Vendredi, il en est un que la candidate aurait préféré éviter. Le président de la très puissante fédération PS du Nord a décidé de lâcher la candidate en rase campagne, démissionnant aussitôt du parti. Un coup dur, encore un, avant d'attendre le prochain.