Après avoir soutenu Eric Piolle lors de la primaire écologiste, le député du Val-d'Oise Aurélien Taché, venu des rangs de la Macronie, s'est engagé auprès de Yannick Jadot dont il fut membre du conseil politique lors de la campagne présidentielle. Conscient des erreurs stratégiques du candidat Europe écologie-Les Verts (EELV), qu'il liste, Aurélien Taché appelle désormais la gauche à être au rendez-vous de son histoire en acceptant l'accord proposé par les Insoumis et Jean-Luc Mélenchon, seul maître à bord.
L'Express : Pas plus tard qu'en octobre, vous pariez que le second tour opposerait Zemmour à Jadot... On peut dire que vous vous êtes planté sur toute la ligne...
Aurélien Taché : C'est vrai ! Si j'ai dit cela, c'est parce que j'ai cru que le moment était écologiste et je le crois toujours. A la primaire écolo, j'ai soutenu Eric Piolle au premier tour, puis Yannick Jadot au second, car j'estimais qu'il était plus à même de faire le rassemblement que ne l'était Sandrine Rousseau. Avec l'émergence d'Eric Zemmour très tôt dans la campagne, j'ai cru que la campagne s'axerait sur la question des valeurs, la vision et le récit de la France de demain. Il n'y avait alors que deux récits principaux : le nationalisme de Zemmour et Le Pen, l'écologie. Les Français en avaient marre - et c'est toujours le cas - d'avoir de simples agrégats de mesures techniques, des gestionnaires du système déguisés en candidats. Ils veulent des imaginaires politiques nouveaux, basés sur une rupture avec le système. Force est de constater que ceux qui les ont incarnés sont Le Pen et Mélenchon.
Qu'est-ce qui n'a pas marché pour Yannick Jadot ?
Il a raté la précampagne des valeurs et du récit. De septembre à janvier, il n'a pas profité de la dynamique qu'avait fait naître la primaire écologiste. En estimant que les Français ne s'intéressaient pas encore à l'élection présidentielle, il a laissé faire l'outrance et la radicalité de Zemmour. Seule Sandrine Rousseau parlait du récit et des valeurs, mais lui ne souhaitait pas le faire car ce n'était pas lui, ce n'était pas son style.
Yannick a préféré se concentrer sur janvier et le moment de l'affrontement des projets. Ce fut une erreur stratégique, car avant de rentrer dans le coeur du projet il fallait expliquer ce qu'était une France écologiste à la différence d'une France macroniste, d'une France zemmouriste, etc. Le seul qui a eu un récit, le seul à combattre Zemmour sur la question des valeurs, c'est Mélenchon.
Diriez-vous, comme Sandrine Rousseau, qu'il n'a pas été suffisamment radical ?
La campagne de Yannick a été très sérieuse, presque trop à vrai dire. Il était d'autant plus difficile de rattraper notre retard quand on est rentré dans le vif du sujet un ou deux mois avant le vote.
L'écologie, c'est presque quatre millions de voix aux européennes. Deux ans plus tard, Yannick Jadot n'en récolte qu'un peu plus d'un million et demi. Comment expliquer cette déperdition ?
Il y avait deux solutions après les élections européennes. Soit le pôle écologiste gardait la main en créant un mouvement de l'écologie plus large qu'Europe écologie-Les Verts. Alors, la dynamique aurait été nôtre et on aurait pu construire une coalition pour le climat autour d'un candidat. Soit on faisait le choix d'une campagne très politique, intense et qui devait donc démarrer plus tardivement. On admettait alors que les quatre millions de voix des européennes repartaient dans la nature. Ce fut la stratégie mais nous n'avons jamais su récupérer ces électeurs... Jean-Luc Mélenchon si.
Fort de ses 22%, Jean-Luc Mélenchon a-t-il la main pour reconstruire la gauche ?
Personne n'a la main, seul, pour reconstruire la gauche. D'ailleurs on ne doit pas la reconstruire mais la construire autour du bloc de l'écologie populaire qui comprend deux familles : celle de l'Union populaire et celle de l'écologie, avec leurs différences sur le fond et la forme. Il y a des désaccords, notamment sur les questions internationales, mais ils ne doivent pas empêcher le rassemblement en vue des législatives, car elle relève d'abord du Président. On a maintenant un devoir d'union pour proposer une alternative écologiste et sociale.
Il est très clair qu'il y a eu deux scores au premier tour de l'élection présidentielle, celui de Jean-Luc Mélenchon et celui de Yannick Jadot. Au premier la dynamique nationale à en croire le score du 10 avril. Mais il est aussi très clair que l'écologie politique a montré qu'elle était capable de s'implanter dans le pays. Les dernières élections municipales, départementales et régionales ont prouvé cette dynamique. Nous avons besoin des uns et des autres. Même si Jean-Luc Mélenchon et l'Union populaire se retrouvent à jouer le premier rôle, chacun doit y mettre du sien.
Ils ont pourtant demandé à Yannick Jadot et aux écologistes de s'excuser des attaques du premier visant Jean-Luc Mélenchon sur la guerre en Ukraine. L'union par la contrition ?
Si c'est vraiment de la contrition, l'union sera impossible. En revanche, il serait sain de reconnaître et de regretter certaines expressions. J'ai été très choqué par Anne Hidalgo qui mettait Jean-Luc Mélenchon dans le même panier qu'Eric Zemmour et Marine Le Pen. Yannick Jadot a lui aussi eu des mots durs à son égard, mais je n'ai jamais cru que Jean-Luc Mélenchon soit fondamentalement pro-Poutine. Il est le porteur d'une vision géopolitique qui remet en cause notre rapport à l'Otan et l'efficacité de cette organisation. Cela mérite le débat plutôt que les invectives.
Je regrette que Yannick n'ait parlé que de cela dans la dernière ligne droite de la campagne, qu'on ne se focalise que sur cela, croyant rattraper notre retard sur Mélenchon. On a besoin d'être fort ensemble face au bloc néolibéral et au bloc fasciste.
Croyez-vous donc qu'il doit s'excuser ?
Non je ne le crois pas, mais seul Yannick sait ce qu'il doit faire. Je vous dis simplement ce que j'en pense. Je vous dis aussi que j'ai prévenu pendant la campagne, en interne, qu'il fallait faire attention à ne pas entacher l'essentiel par ce genre d'attaques. Nous sommes d'accord sur 90% du projet de justice sociale et environnementale, on doit donc être capable de mettre cela derrière nous et d'avancer. C'est un devoir.
Les Insoumis affirment également qu'un rassemblement de la gauche n'est possible qu'à partir de leur programme, "l'avenir en commun", puisqu'il a récolté le plus de voix le 10 avril. Est-ce l'effacement derrière la France insoumise ?
Je suis d'accord pour qu'un accord se fasse sur la base d'un programme commun. Puisque le projet de Jean-Luc Mélenchon a reçu une sanction démocratique très favorable, il peut être le point de départ de la discussion. Sur les sujets sociaux et environnementaux, nous avons des différences mais elles sont accessoires, face à l'urgence.
Les Français ne comprendraient pas que l'on fasse de simples accords d'appareils pour sauver des postes et obtenir des investitures aux législatives. Nous devons tout faire pour trouver une majorité écologiste et sociale à l'Assemblée.
Alors, comptez-vous rejoindre l'Union populaire ?
La question ne se pose pas ainsi. On peut discuter du fait qu'il faudra tenir compte des scores respectifs à l'élection présidentielle mais, j'insiste sur ce point, il ne faut pas oublier les autres élections qui ont démontré l'implantation des écologistes. Car le rassemblement ne peut pas se faire au prix de l'effacement des uns et des autres. Chacun doit garder son identité et il faut donc défendre l'idée d'un label commun. On s'y inscrira volontiers.
Vous serez candidat aux élections législatives pour défendre votre siège de député dans le Val-d'Oise. Amine El Khatmi, président du Printemps républicain qui critique régulièrement votre position à rebours des règles de la laïcité, communautaires dit-il même, est pressenti pour vous affronter. Vous l'attendez de pied ferme ?
Je serai en effet candidat à ma réélection, visiblement face à quelqu'un avec qui j'ai des désaccords fondamentaux. Il serait malheureux de ma part de considérer que l'élection est jouée mais je crois que tout cela explique bien pourquoi j'ai quitté la majorité et lui l'a rejoint.
Pour, moi le dévoiement de la laïcité et les attaques systématiques contre les antiracistes auquel se livre le Printemps républicain expliquent en partie pourquoi l'extrême droite a tant progressé sous ce quinquennat. L'affrontement sera âpre et je mettrais toute mon énergie dedans car je pense que cette vision de la France ne fera qu'accentuer les problèmes auxquels les Français sont confrontés.
