Etrange expérience que celle qui consiste à passer le premier tour de l'élection présidentielle dans un monde où la politique n'existe pas. La rupture se fait dès la sortie du RER à Marne-la-Vallée Chessy, en Seine-et-Marne. Jusque-là, il y avait bien quelques sacs pailletés façon Minnie par-ci, un masque Covid à frimousse de Mickey par-là, mais les murs étaient banalement gris et les conversations presque normales pour un dimanche 10 avril 2022, au matin d'un rituel républicain désormais quinquennal ; dans un coin, trois jeunes hommes échangent leurs impressions sur Mélenchon ou Hidalgo... Mais très vite, à peine sortis de la gare, on bascule dans un monde où l'élection présidentielle n'est pas, où les préoccupations se mesurent en temps d'attente pour Space Mountain, Blanche Neige et les Sept nains ou le train de la Mine, où les adultes portent des robes de princesse et des oreilles de souris, où vous pouvez faire ce qui vous passe par la tête du moment que vous ne dérangez pas les autres, les cast members y veillent. Bienvenue dans une France qui ne vote pas (ou peu). Bienvenue à Disneyland Paris, où, le jour du scrutin, on se pressait dans les attractions pendant qu'à l'extérieur, l'abstention atteignait son plus haut niveau à une présidentielle depuis 2002, avec un taux de plus de 25 %.

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A midi, à l'heure où les premiers chiffres de la participation tombent, de trois points inférieure à celle de 2017, le parc est plein à craquer. C'est l'heure où se tient le deuxième spectacle de la journée sur Main Street, une mini-parade "spéciale 30e anniversaire". Alors, l'élection... A 17 heures, moment de la deuxième estimation, guère plus encourageante, on hésite à rentrer à la maison. Mais si l'on y songe, ce n'est pas pour voter, mais parce que les enfants sont épuisés, parce qu'on a encore trois heures de route, parce que ça fait déjà huit heures ou deux jours qu'on court d'une attraction à l'autre. A 20 heures, quand les résultats sont officiels, personne n'a les yeux rivés sur son téléphone, sauf pour y dénicher un ultime divertissement où il n'y aurait pas trop d'attente ou pour publier sur les réseaux sociaux un dernier selfie. Pendant que la France découvre qu'une nouvelle fois Emmanuel Macron et Marine Le Pen s'affronteront au second tour, que Jean-Luc Mélenchon se classe troisième et qu'Eric Zemmour devance Valérie Pécresse, les tasses d'Alice continuent de tourner, Space Mountain à jouer les montagnes russes version Star Wars et Buzz l'Eclair à canarder les méchants à coups de laser.

Infographie

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© / Dario Ingiusto / L'Express

Disneyland est un monde où la politique n'a pas sa place. En ce moment, la grande affaire, c'est donc le 30e anniversaire du parc. Depuis quelques semaines, Mickey a changé de costume, délaissant le rouge et le jaune pour un habit de bleu et de lumière. Minnie, elle, est habillée par un célèbre couturier.

Les grands fauves du monde politique ne font d'ailleurs ici que de rares apparitions. On se souvient de Jacques Chirac et de son si caractéristique accent anglais en 1987 aux côtés de Michael Eisner, alors PDG de Disney, pour la signature de la convention avec l'Etat français. Ou de Nicolas Sarkozy se laissant photographier en décembre 2007 au côté de Carla Bruni dans les allées du parc, rendant officielle une relation jusque-là discrète. Mais depuis ? Qui imagine Mickey voter pour Valérie Pécresse, Emmanuel Macron ou Jean-Luc Mélenchon ? D'ailleurs, Mickey n'a pas pour habitude de parler à tort et à travers et encore moins sur les sujets qui divisent.

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Bien sûr, tous les visiteurs de Disneyland Paris ce dimanche ne sont pas des indifférents à la politique, ni des abstentionnistes patentés. Certains, originaires de la région parisienne, ont voté avant de venir ; d'autres, plus lointains mais plus organisés, ont confié des procurations à des proches. Helena*, bretonne, a effectué une procuration mercredi avec son mari. Au départ, ils n'étaient pas sûrs d'avoir le temps avec l'histoire de la validation en gendarmerie, puis un créneau s'est libéré et ils en ont profité. Mais les autres ?

Disneyland entrée

Dès l'entrée franchie, on laisse la réalité derrière soi.

© / Col.part.

Combien sont-ils comme Stéphanie, 29 ans, qui vient de Bordeaux et n'a pas voté ? Le week-end était prévu depuis longtemps, elle n'a pas songé aux élections. D'ailleurs, elle n'est même pas sûre qu'elle aurait voté si elle était restée à Bordeaux, ça ne l'intéresse pas. Ou comme Serge, 64 ans, de l'Allier, qui ne vote plus depuis des années, depuis qu'on lui a refusé l'accès à l'isoloir parce qu'il n'avait pas de carte d'identité et qu'il a été le seul à qui on l'a demandée ? "Ils n'ont pas voulu de moi et bien moi, depuis, je ne veux pas d'eux", lâche-t-il se disant "aussi bien à Marne-la-Vallée que derrière [m]a télé ou en train de voter". Ou comme Sylvia, de Marseille, à qui son compagnon a offert, pour son anniversaire, le Walt Disney studio samedi, Disneyland dimanche et retour dans le Sud lundi ? Elle a essayé de faire une procuration sur Internet avant de découvrir qu'il fallait quand même se déplacer au commissariat. Trop compliqué. Surtout à Marseille. Elle a renoncé. Elle rit : "De toute façon, les gens qui sont là, soit ils ont fait une procuration, soit..." Elle a l'air de penser que beaucoup ont fait comme elle.

Aller chez Disney comme, hier, on allait à la pêche

Aucun n'affiche de remords à être ici alors que, depuis plusieurs semaines, l'abstention était donnée comme élevée. Leurs pères ou leurs grands-pères "allaient à la pêche" pour exprimer leur refus de prendre part au scrutin, eux s'amusent, achètent, s'émerveillent. Alors, sacrifier Mickey pour un détour par l'isoloir ? L'idée leur paraît saugrenue. Ici, l'abstention n'est pas forcément de colère ou de sentiment d'abandon, elle est de désinvolture, d'individualisme, de choix d'une vie d'amusements plus que de contraintes.

Plus que jamais, après deux ans de Covid et près de deux mois de guerre en Ukraine, on vient oublier ici le quotidien. Chercher autre chose que l'inflation qui pèse sur le plein d'essence et le porte-monnaie. Autre chose que les faits divers atroces et les querelles de campagne. Autre chose que l'angoisse d'un monde qui n'en finit plus d'aller mal et contre laquelle les politiques ont bien du mal à proposer des solutions. Ici, la réalité est transfigurée. Dès l'entrée, une plaque en cuivre l'indique : "A partir d'ici, vous quittez le présent et entrez dans le monde de l'histoire, des découvertes et de la fantaisie éternelle." Même les employés qui nettoient le site ont des habits kaki pour se fondre dans le décor. Dans ce drôle de pays où l'on vous fait coucou toute la journée avec de grands sourires, la journée doit avoir la saveur et l'insouciance de l'enfance.

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Les plus âgés adorent Mickey, Minnie ou Riri, Fifi, Loulou, découverts dans le Journal de Mickey. On a tous notre film préféré qui dit notre âge - ou celui de nos enfants - et le refrain qui ne nous quitte pas - Heigh Ho ! On rentre du boulot ! ou Libérée, délivrée. Le château de la Belle au bois dormant reste l'attraction la plus fréquentée, même si elle subit une sévère concurrence des héros plus récents. Peu importe l'âge, on se fait prendre en photo avec les personnages d'Alice et on demande à une des stars de la maison une dédicace sur un petit carnet à paillettes. Nulle réprobation, juste un sourire complice sur le visage des autres. On se souvient du voyage organisé qu'on a fait quand on avait 10 ans et de sa "première fois". Les conversations se croisent. "Et toi, mamie, tu le fais Space Mountain ? Lila, tu viens pas avec nous, tu vas pas avoir peur ? Maman, je voudrais habiter ici pour toute la vie." On se querelle un peu sur le choix des attractions. Les enfants finissent par se faire gronder par des parents exaspérés, "ça se finit toujours comme ça avec toi !" ou "c'est bon, prends un peu de plaisir à cette journée". Les mêmes enfants, lassés, soupirent : "J'suis sûr qu'il n'y a plus de barbe à papa de toute façon", quand les plus résistants trépignent "et maintenant on fait quoi ?" La courtoisie et la bonne humeur s'effacent un peu quand le nombre d'êtres humains au kilomètre carré se densifie - jusqu'à 30 000 les grosses journées - mais elles reviennent vite.

Personne, ici, n'en veut à ceux qui rêvent

On est là pour rêver et pour partager, pas pour s'engueuler. Sylvia, de Marseille, espère bien que sa fille de 3 ans et demi gardera quelques souvenirs de cette première visite. Elle, qui en est à sa quatrième ou cinquième, trouve ça important. Pour l'instant, la petite s'amuse surtout à couvrir ses voisins de bulles de savon mais rechigne encore à faire coucou aux danseurs pendant la parade. Un peu plus loin, Bertrand se targue auprès d'un "copain" croisé à la boutique de souvenirs d'aller bientôt en Floride pour les 50 ans du Disneyworld. Après tout, c'est pas plus cher qu'ici, ajoute-t-il. Et de glisser un tuyau : faut pas dormir dans le parc mais dans un motel à côté, là, c'est 40 dollars. Aussitôt, l'autre le dit à sa femme, tu te rends compte, ils vont en Floride. On essaie, hein, Bertrand minimise. Personne ne lui en voudrait de mentir, personne ici n'en veut à ceux qui rêvent.

Disney village

Aller chez Disneyland, c'est aussi consommer. Ici, les boutiques du village.

© / Col. Part.

Car c'est aussi un bout d'Amérique qu'on vient chercher au fin fond de la Seine-et-Marne. Dans leur livre La France sous nos yeux (Seuil), Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely décrivent l'imaginaire des Français en ces termes : "L'Amérique, tu la consommes ou tu la visites." Chez Disneyland, tous les mythes sont là, Coca-Cola, le hot dog, les cow-boys et les Indiens, la statue de la Liberté. Et on les consomme, à chaque minute. Les grands sacs bleus réutilisables que certains arborent à la sortie en témoignent. Mickey et ses amis ont leurs bottes en caoutchouc, leurs peluches, leurs pins, disponibles à chaque coin de rue. Dans les magasins, on entend des petites voix chuchoter : "Tu crois que je peux en avoir deux ?" quand une mère suggère le choix d'un pin's. Un peu plus loin, un autre enfant propose de sacrifier le repas au restaurant pour le souvenir qu'il convoite. Tout se paie, se monnaie, même le rechargement d'une batterie de téléphone portable.

Plus personne ne songerait aujourd'hui à parler de "Tchernobyl culturel" à propos de Disneyland Paris, comme l'avait fait il y a trente ans une grande figure du monde de la culture. Tout juste quelques grincheux osent-ils parler de Disneylandisation de certains lieux patrimoniaux trop fréquentés par les touristes. L'exception culturelle française s'est fondue dans le succès du parc et les reproches sur le modèle social ont disparu dans les 15 000 emplois créés depuis. Le parc est le symbole d'une société du loisir que plus personne ne critique. Et qui est largement partagée. "Disneyland fait désormais partie de notre panthéon collectif. Si seulement un tiers des 65 ans et plus a déjà mis les pieds chez Mickey, c'est le cas de deux tiers des 35-50 ans et de 75 % des moins de 35 ans. Les trois quarts des Français nés depuis la création du parc ont donc "accompli ce pèlerinage" à Marne-la-Vallée", note Jérôme Fourquet.

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Bien plus que d'autres parcs, Disneyland ratisse large dans la société française. Certes, on y croise plutôt des jeunes couples avec enfants, mais aussi des grands-parents qui veulent faire plaisir à leurs petits-enfants ; des oncles et tantes capables de braver leur appréhension des manèges pour gâter leurs neveux et nièces ; des groupes de jeunes adultes venus entre potes. On peut être d'extrême gauche et aimer le parc, être surdiplômé et venir s'y encanailler ou fauché et se l'offrir une fois "pour voir". On y côtoie des aisés qui peuvent se permettre de venir sans même y réfléchir et d'autres qui préparent de longue date l'effort financier qu'un week-end en famille chez Disneyland représente. Au moins 500 euros pour une journée, nourriture et cadeaux compris. Alors, on traque l'offre de son comité d'entreprise, la bonne affaire sur les sites spécialisés et le jour J, on fait tout de même attention mais "sans se priver".

Difficile dans ces conditions de savoir à qui les abstentionnistes de Marne-la-Vallée ont pu manquer. A Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, parce qu'ils sont jeunes et plutôt populaires ? Aux candidats de gauche, Jadot, Hidalgo ou autres parce qu'ils n'ont pas su les intéresser suffisamment à la campagne pour les convaincre de décaler leur week-end ou d'établir une procuration ? On ne le saura pas. Ici, on ne parle pas orientation politique. Tout juste sent-on chez certains un brin de honte à avouer qu'ils n'ont pas voté. Aussitôt, ils promettent de faire mieux au second tour, d'être là, mobilisés. Une promesse qui n'engage pas à grand-chose dans un monde où la réalité n'a pas de prise. Vous reprendrez bien un petit tour de manège ?