"Je ne suis pas un professionnel de la politique", "je ne ferai pas de politique toute ma vie", "une fois mon mandat terminé, je retourne à mon travail"... Des arguments maintes fois entendus en 2017, lors de la campagne législative des candidats LREM, qui leur avait permis de constituer une majorité confortable : 351 d'entre eux accédaient alors au Palais Bourbon. Un mandat plus tard, une cinquantaine ont rendu l'écharpe d'eux-mêmes et parmi les 300 autres, 104 ont été sanctionnés dans les urnes. Pour eux, le temps est venu d'une reconversion professionnelle, d'une retraite bien méritée voire d'une poursuite de la politique, différemment.

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Parmi les 165 députés sortants défaits (toutes couleurs politiques confondues), environ 15% affirment avoir déjà repris une activité professionnelle. La moitié dans le public - des soignants pour la plupart - les autres dans le privé (un agriculteur, un avocat, un lobbyiste, quelques consultants...). Sur leurs réseaux sociaux, 20% mettent en avant leurs mandats électifs locaux et une dizaine évoque la retraite. D'autres sont en recherche active, en témoignent les nombreuses bannières vertes "en transition" ou "à l'écoute de nouvelles opportunités" qui fleurissent sur Linkedin... Mais pour une majorité d'entre eux, silence radio. 65 de ces anciens élus ne communiquent pas encore sur l'après-Bourbon. "C'est bien normal !", nous fait remarquer Louise Dalibert, doctorante en sciences politiques à l'université de Nantes*. "Parmi ces 65, peut-être que certains se sont déjà reconvertis et qu'ils n'en parlent pas... Mais je penche plutôt pour le 'traumatisme' de la défaite. Ils achèvent cinq années où ils ont l'impression d'avoir tout donné, d'avoir un peu délaissé leurs proches... Et en plus, ils ont enchaîné avec une campagne très difficile. Pour la plupart, ils ont juste besoin de vacances".

Ce n'est pas Laurence Vanceunebrock qui dira le contraire. "Personnellement, je suis bien contente d'avoir une semaine de vacances la semaine prochaine, parce que franchement, je suis épuisée", confesse-t-elle. Malgré la fatigue, cette ancienne députée LREM de l'Allier s'active. Eliminée dès le premier tour des élections législatives, elle a déjà retrouvé les rangs de la police nationale. "Mon mandat s'est terminé le 21 juin. Comme je suis fonctionnaire, le 22, j'étais déjà à l'Institut pour la formation de la police". Fini les patrouilles, désormais elle entend transmettre son expérience aux futurs gardiens de la paix. C'est un cas typique. "Le passage en politique permet souvent une sorte de plus-value", analyse Louise Dalibert. "Dans l'Education nationale, un professeur du secondaire aspire parfois à devenir proviseur adjoint par exemple... Franchement, des profs d'histoire qui vont retrouver leur poste à la rentrée, il n'y en a presque pas."

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Pour ceux qui ont fait carrière dans la fonction publique, il est en général assez facile de se réinsérer après un mandat de député. De même pour les professions libérales : les médecins sont en général ceux qui retrouvent leurs fonctions le plus rapidement. "Je suis médecin de santé publique, explique par exemple Marie Tamarelle-Verhaeghe, battue par un candidat RN le 19 juin dernier. Si je retourne dans la société civile, ça ne va pas être une angoisse, pour moi, que de retrouver du travail." Emphase sur la conditionnelle. La défaite aux législatives, même pour des "élus non-professionnels" comme ceux du parti présidentiel, signifie rarement la fin de la carrière politique. L'ancienne députée de l'Eure est aussi conseillère départementale dans la majorité de Sébastien Lecornu, le ministre des Armées.

Avant le Palais Bourbon, elle occupait une vice-présidence qu'elle aimerait beaucoup retrouver... "En temps de travail, c'est au minimum un emploi à mi-temps", ponctue la conseillère. De quoi chercher une nouvelle mission professionnelle sereinement, tout en gardant un pied en politique. Reste alors la question de la rémunération des ex-députés : pas facile de compenser l'indemnité de 5 679,71 euros nets par mois, alors que le salaire médian en France dépasse à peine les 2 000 euros. Pour un enseignant dans le secondaire, retourner dans un établissement peut représenter "une rémunération divisée par deux ou trois", signale Louise Dalibert.

Ne jamais laisser tomber la politique

"Je ne suis pas bien fixé sur ce que je vais faire plus tard". Inquiétude et amertume. Pour Michel Larive, ex-député LFI battu par un candidat socialiste dissident de la Nupes, l'heure n'est pas encore à la reconversion. L'Ariégeois dénonce "le clientélisme" de son ancien adversaire, soutenu par l'exécutif local, et peine à tourner la page. Depuis le mois de juin, il a déjà reçu plusieurs propositions pour devenir consultant sur ses sujets de prédilection - à l'Assemblée, il présidait notamment un groupe de travail "science-technologie" -, mais la déflagration est forte : "Ce que j'ai fait pendant cinq ans, c'était passionnant, ça fait tout drôle quand ça s'arrête". Pour le moment, il prévoit de retrouver sa famille, ses amis... "Et de s'excuser, de ne pas avoir été là pour eux, quand ils en avaient besoin". Son avenir personnel ? "Ce n'est pas le plus important pour moi", insiste-t-il, "ce qui compte, et qui m'inquiète, c'est ce que vont devenir les gens."

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Comme lui, des dizaines de députés s'orienteront certainement vers le conseil ou le lobbying dans les prochains mois. Une manière de poursuivre leur combat politique autrement... Un mois après les législatives, une ex-députée LREM a déjà été recrutée par le cabinet Rivington, spécialisé dans les affaires publiques, d'autres ont créé leur propre structure. Une partie occupera des fonctions "parapolitiques" : collaborateurs parlementaires et ministériels, hauts fonctionnaires, contractuels... Mais la réinsertion n'est pas évidente pour tout le monde. Certains politiques peuvent mettre plusieurs mois avant de retrouver une situation financière et professionnelle satisfaisante. Pour les retraités, ce n'est pas beaucoup mieux : puisqu'ils n'ont pas demandé leurs droits avant l'élection, il leur faudra attendre quelques mois avant que la situation se débloque. Quelques mois pendant lesquels ils devront se contenter de la retraite complémentaire de l'Assemblée : environ 600 euros par mois pour un député n'ayant fait qu'un mandat. Une boucle Telegram a été créée pour que les députés sortants s'entraident, confie une de ces évincés : "On se soutient moralement, on se file des bons plans... On s'aide pour l'administratif, les dépôts de comptes de campagne, la clôture de nos comptes... On réactive nos réseaux politiques. Ce n'est pas facile pour tout le monde". Louise Dalibert, elle, se veut rassurante : "D'ici un an, ils auront normalement tous retrouvé quelque chose".

D'autant que beaucoup espèrent - plus ou moins ouvertement - poursuivre leur carrière politique. Y compris ceux qui s'étaient fait élire en 2017 avec l'argument d'une opposition aux vieux routards. Certains nourrissent l'espoir d'une dissolution avant 2027... D'autres se projettent vers 2024 et les élections européennes. Un petit goût d'inachevé ? "Pas vraiment, insiste Laurence Vanceunebrock. Je suis quand même très fière de ce que j'ai achevé en cinq ans. Maintenant, je veux être utile autrement..." Jusqu'à la prochaine élection ?

*Louise Dalibert prépare une thèse à l'université de Nantes, intitulée "Les retraits de la vie politique. Recherche sur la professionnalisation politique".