Alléluia ! Ce 1er avril 2021, un miracle : la gauche est réunie. Samuel Grzybowski et Mathilde Imer ont réalisé l'impossible, le temps d'une conversation tout le moins. Pandémie oblige, le rendez-vous est donné sur Zoom. Hormis le Parti communiste et la Gauche républicaine et socialiste (GRS), la petite structure du député européen Emmanuel Maurel, toutes les forces sont représentées derrière leur écran. Quelques semaines plus tôt, les deux fondateurs de l'association "2022 ou jamais" ont écrit à toutes les chapelles pour leur proposer d'élaborer un programme commun pour l'élection présidentielle qui doit se tenir un an et dix jours plus tard. Si loin...
Le début de l'aventure est de bon augure. La France Insoumise, Europe-Ecologie Les Verts, le Parti socialiste ont mandaté deux responsables chacun. Une première réunion de quatre heures, puis une deuxième, puis six. Sous le regard des chercheurs Dominique Meda et Lucas Chancel, la gauche débat, s'engueule mais parvient à quelques points d'accord. C'est sur cette base que les deux comparses élaborent un "socle commun", soumis aux plénipotentiaires qui, eux, formuleront ensuite des contre-propositions. La France Insoumise notamment, par la plume de la conseillère régionale Sarah Legrain, et d'Hadrien Toucel, un docteur en sociologie, ira de ses ratures et réécritures.
"Le pire baron noir de la gauche"
Dix mois plus tard, exit "2022 ou jamais". Prière de parler désormais de "Primaire populaire" dont Grzybowski et Imer sont les accordeurs. Et aujourd'hui, plus grand monde à gauche n'assume le bout de chemin fait avec les deux missionnaires de l'union qui organisent un départage officieux des candidats de gauche à la présidentielle entre le 27 et 31 janvier. Le fameux "socle commun" est balayé d'un revers de main. "Je n'ai rien signé, jamais ! Qu'ils fournissent ma signature. C'est de l'intox", recadre Julien Bayou. "Quand ils ont lancé cette initiative, il y a eu deux réunions multilatérales. Dès la deuxième, ils voulaient parler d'un projet commun", se souvient le grand manitou d'Europe Ecologie-les Verts qui n'aime rien tant que prendre ses distances avec la Primaire populaire : "On a vite compris qu'ils allaient vers un projet au rabais, au plus petit dénominateur commun et où l'accord de Paris n'était pas le point cardinal". Il ne regrette rien : "Je leur ai dit et répété depuis le début qu'il y aurait de toute façon une candidature écologiste en 2022. J'ai été élu pour cela, j'ai un mandat. Au congrès, au conseil fédéral, à notre primaire, nous avons voté pour qu'il y ait un candidat écolo. Chez EELV, on fait de la politique correctement, on vote des choses et on les respecte. On ne change pas les règles tous les quatre matins."
Le divorce est acté et les tenanciers de la Primaire populaire n'hésitent désormais plus à décocher leurs flèches à destination de Julien Bayou : "C'était un activiste que tout le monde admirait mais il est devenu le pire baron noir de la gauche." Ambiance. Très tôt, le candidat écologiste Yannick Jadot veut couper le fil de la discussion malgré les multiples SMS du réalisateur. Le 23 novembre, il envoie trois de ses lieutenants - Matthieu Orphelin, François Lamy et Sabrina Sebaihi - rappeler à Grzybowski et Imer son refus, ferme et définitif. Le trio écrit quelques éléments de langage polis qu'ils soumettent au candidat pour validation. La tête de pont écologiste leur renvoie un tout autre texte, "bien plus dur et violent" raconte l'un des négociateurs. Avant la réunion, Julien Bayou joint ses camarades et martèle : "Il faut tuer ce truc !"
L'aide de camp de Taubira
De son strapontin insoumis, Jean-Luc Mélenchon appelle à ne pas participer au vote : "Battez-vous entre vous et laissez-moi tranquille !" Du leur, les socialistes soufflent le chaud et le froid. "En septembre, quand Anne Hidalgo se lance, tout le monde a pris ses distances de façon polie", se remémore un ponte du PS. Mais à mesure que décembre approche et que ses sondages chutent, la candidate multiplie les échanges directs avec Grzybowski et Imer. En décembre, elle annonce à la surprise de tous son accord pour une primaire et la Primaire populaire semble le support idéal. "Ça a remis une pièce dans la machine puis elle a finalement décidé de faire sans", soupire d'agacement un cadre du parti à la rose. Et si Anne Hidalgo a changé d'avis, c'est que Christiane Taubira est entrée dans la danse.
La France insoumise, EELV et le PS accusent désormais la Primaire populaire de rouler pour Christiane Taubira. Il est vrai que l'ex-ministre de la Justice, inscrite d'office parmi les candidats, a annoncé, le 8 janvier, se rallier à l'initiative. Il est tout aussi vrai que Samuel Grzybowski, Mathilde Imer et la Guyanaise se sont rencontrés trois fois ces derniers mois. La première fois en juillet, à Couthures-sur-Garonne (Lot-et-Garonne), en marge du festival international du journalisme auquel l'ex-députée participait. La deuxième, le samedi 25 septembre, à Paris, pour un dîner au domicile du résistant Claude Alphandéry, grand défenseur de la primaire. Et la dernière, la plus brûlante, le dimanche 28 novembre, au domicile de la mère de Grzybowski. A chaque fois, il est effectivement question du rassemblement de la gauche. Lors de leur dernière entrevue, les deux activistes encouragent l'ancienne Garde des sceaux à se présenter à ce qui est encore présenté à cet instant comme une vraie primaire, où seuls les volontaires seraient invités à faire campagne.
Que serait la gauche sans ses multiples revirements ? Devant le blocage de Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot et Anne Hidalgo de se présenter à la "Primaire pop", Christiane Taubira décide tout compte fait de renoncer... "Elle n'a jamais conditionné sa candidature à une primaire", fait croire à L'Express son entourage à l'époque. L'ancienne garde des Sceaux ne veut pas s'imposer devant une kyrielle de petits candidats. Et de changer d'avis, une nouvelle fois : la volte-face définitive d'Anne Hidalgo, qui balaie d'un revers de main toute primaire et décide de se lancer coûte que coûte dans la course à l'Elysée, bouleverse la donne et Taubira a l'assurance que les règles de la Primaire populaire ont été changées - qu'ils soient pour ou contre, les candidats Mélenchon, Jadot et Hidalgo sont d'office inscrits. Une victoire à leurs dépens lui donnerait davantage de légitimité, croit-elle. La fluidité des relations entre l'entourage de Christiane Taubira et la Primaire populaire est renforcée par le bon rapport qu'entretiennent Christian Paul, directeur de campagne de la candidate, et Samuel Grzybowski. Les deux hommes militent depuis des années ensemble pour un rassemblement de la gauche.
"Fragiliser la Primaire pop"
L'affaire prend un tout autre tournant le 19 janvier. Imer et Grzybowski doivent faire face à une véritable offensive menée par la LFI, EELV et le PS. On les accuse de vouloir ubériser la gauche. Une vidéo datée du 2 novembre, diffusée en direct sur YouTube, refait surface sur les réseaux sociaux. On y entend Samuel Grzybowski détailler sa stratégie pour forcer les poids lourds à l'union : "Nous, notre but, avec le pôle politique, c'est d'essayer d'empêcher que les membres du bloc des justices - Anne Hidalgo, Jean-Luc Mélenchon, Fabien Roussel, Arnaud Montebourg et Yannick Jadot - puissent avoir les 500 signatures [NDLR : s'ils refusent la "Primaire populaire]"(..) Le dernier levier, c'est leur image dans les sondages. Si on les critique de plus en plus sur les réseaux sociaux, sur Twitter, dans les médias, on peut faire baisser leur cote de popularité." Les cadres associatifs sont mortifiés : ils sont persuadés que certains membres des partis rétifs à la primaire ont soigneusement archivé ce passage avant de le ressortir au moment le plus dévastateur pour eux. Reste que la polémique ne tue pas l'initiative et provoque même un étonnant "effet Streisand" : le nombre d'inscrits passe de 311000 à 467000 en moins d'une semaine.
Un cadre de la campagne d'Anne Hidalgo n'a pas de mots assez durs pour décrire la stratégie décrite par Samuel Grzybowski : "ils sont pires que chez Vladimir Poutine ! Ils ne veulent pas rassembler la gauche, ils veulent la détruire." Mais au PS, les relations entre la direction et la candidate se tendent notamment sur la question de la Primaire populaire. "Ce n'est pas un ovni politique mais un objet très identifié depuis un an. On ne peut pas ignorer que des gens ont réussi, malgré toutes les récriminations que subit la gauche, à rassembler près de 500 000 personnes. On a vanté les mérites de la primaire écolo et sa réussite... Imer et Grzybowski sortent de nulle part et font deux fois mieux. Ce n'est pas négligeable", analyse un haut gradé du PS. Début janvier, le patron d'EELV Julien Bayou appelle Olivier Faure et lui propose de "se coordonner pour fragiliser la Primaire pop". Refus du socialiste : "Je ne participerai à rien de tout ça, ni en pour ni en contre."
"On est là pour dix ans"
Les organisateurs de la primaire ne débordent pas d'imagination pour mener leur barque à bon port. Un chef à plume écologiste, négociateur dans plusieurs réunions multilatérales, raconte : "ils ont proposé de retirer les petites candidatures de Pierre Larrouturou, Charlotte Marchandise et Anna Agueb-Porterie si on acceptait tous de venir. Ils étaient prêts à tout, même à enjamber leurs propres règles." Une offre que confirme un émissaire socialiste. Et s'ils sont prêts à autant de concessions, c'est sans doute qu'ils ont investi dans la primaire beaucoup de temps et surtout beaucoup d'argent. Au 31 janvier, ils doivent rembourser pas moins de 100000 euros à Maxime Kurkdjian, un entrepreneur du numérique, 50000 euros à Olivier Legrain, un millionnaire ex-communiste, et 25000 euros à Michel Forgues et Pauline Reybier, militants écologistes.
Si les partis pensaient être bientôt débarrassés de ces agitateurs, il n'en sera rien. Galvanisés par la mobilisation qu'ils ont réussi à susciter, Grzybowski et Imer entendent bien poursuivre leur combat pour le rassemblement. Cela ne pourra se faire dans le cadre de la Primaire populaire, qui sera dissoute au lendemain de l'élection présidentielle. En revanche, une nouvelle structure est appelée à lui succéder, pour continuer à incarner ce "Sunrise à la française", comme disent les deux militants, du nom de ce mouvement américain qui a fait pression sur le parti démocrate pour soutenir des candidats aux idées radicales à toutes les élections, dont Alexandria Ocasio-Cortez ou Bernie Sanders, parfois sans l'accord des impétrants. Samuel Grzybowski annonce d'ores et déjà des investitures aux législatives, sur le même principe que "2022 ou jamais" et prévient : "On est là pour dix ans."
