La guerre n'avait pas commencé en Ukraine que déjà la gauche française s'écharpait. Ce mercredi soir, un "Space twitter" - un petit cercle de conversation sur le réseau social - de militants écologistes débriefe le grand oral de Yannick Jadot sur LCI qui vient de se terminer. L'affaire tourne court et les débats se déportent d'un coup d'un seul sur la géopolitique, l'Ukraine... et Jean-Luc Mélenchon. Le ton ne monte pas, la tension est palpable. Les écologistes reprochent à l'Insoumis sa position anti-atlantiste, sa complaisance à l'égard de la Russie de Poutine dont il estime, le 30 janvier dernier, qu'elle n'est pas "dans la position agressive". Les Insoumis ont débarqué dans le "Space", défendent leur chef, reprochent aux premiers de n'avoir pas compris la position de Jean-Luc Mélenchon et accusent le candidat écolo d'embrasser la stratégie géopolitique d'Emmanuel Macron.

Quelques heures plus tard, les bombes russes pleuvaient sur l'Ukraine. La réalité venait percuter la ligne de défense de Mélenchon. Lui qui assurait le 30 janvier sur France 5 que "la menace" russe "n'exist[ait] pas", lui qui considérait "que ce sont les Etats-Unis qui sont dans la position agressive et non pas la Russie" ; lui qui, le 18 janvier, ne s'étonnait pas de voir les Russes se mobiliser "à leurs frontières". Qui ne ferait pas la même chose avec un voisin pareil", feint-il de s'interroger. La tonalité de son discours a brusquement changé à mesure que les forces armées de Poutine envahissaient l'Ukraine. "La Russie agresse l'Ukraine", n'hésite-t-il pas, condamnant "une initiative de pure violence manifestant une volonté de puissance sans mesure".

"L'humanisme à géométrie variable"

Les errements de Mélenchon sur le sujet russe n'échappent jamais à ses camarades du reste de la gauche. C'était vrai avant, ça l'est encore plus en pleine campagne présidentielle. Laquelle est bousculée par une guerre. "Le Pen, Zemmour, Mélenchon renversent les rôles et se font les complices des nationalistes agressifs et des impérialistes. Il faut dénoncer ces discours qui n'ont que pour but de transformer les agresseurs en agressés", a torpillé Anne Hidalgo, mettant son concurrent à gauche dans le même panier que la candidate du RN et celui de Reconquête. Contacté par L'Express, le Premier secrétaire du PS Olivier Faure en remet une couche : "l'humanisme de Mélenchon est à géométrie variable. Il n'a pas reconnu le génocide Ouïghour, quand Maduro tirait à balles réelles sur les Vénézuéliens il considérait cela comme de la légitime défense, et aujourd'hui il nous dit que les Ukrainiens sont les agresseurs."

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Mais il en est un qui a multiplié les attaques visant Jean-Luc Mélenchon : Yannick Jadot. "Il prétend défendre la démocratie en France, tant mieux, mais il est prêt à sacrifier les Ukrainiens et l'Ukraine, dans un délire antiaméricain", a fustigé l'écologiste le 22 février, sur le plateau de C à vous sur France 5. Et ses lieutenants de lui embrayer le pas, sur les réseaux sociaux notamment. Les cadres écolos ont lancé une salve de tweet à l'adresse de Mélenchon pour dénoncer chacune de ses prises de parole, passée comme présente. Quand l'Insoumis se félicite qu'une "sortie du conflit par le haut existe" parce que "le passage au statut de neutralité de l'Ukraine" qu'il défendait a été proposé par le président ukrainien, le député vert européen David Cormand pique une colère : ""Par le haut" ? Avec un pistolet sur la tempe et celles de son peuple ? Vous n'avez honte de rien...". Le directeur de campagne Mounir Satouri, lui-même, entre dans la danse contre Mélenchon : "se réjouir que le président ukrainien soit contraint par la force la plus brutale, alors que les bombes tombent sur les civils à Kiev et que sa propre vie est en danger, (...) est pour le moins étonnant (ou indigne ou cynique au choix)".

Guerre politique

Si les écologistes multiplient les frappes sur les Insoumis, c'est autant par souci de l'Ukraine que par stratégie électorale. Voilà des mois que Jean-Luc Mélenchon fait la course en tête dans les sondages à gauche et la petite musique du "vote utile" devient de plus en plus insistante. Chez les écolos, on a d'autant plus remarqué depuis plusieurs semaines qu'à chaque fois que l'Insoumis "prenait 0,5 point" dans les enquêtes d'opinion, "Yannick en perdait 0,5". "Tant que Mélenchon ne monte pas à 13-15, le match reste encore ouvert. Il faut empêcher cette histoire de vote utile de s'installer", s'inquiétait il y a une semaine un cadre de la campagne écolo. "Ils nous tapent dessus comme des sourds. Leur stratégie n'est pas assumée mais elle est grossière, elle se voit comme le nez au milieu du visage", s'agace un proche de l'Insoumis.

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C'est entendu, la géopolitique est à Jean-Luc Mélenchon ce que l'abandon des classes populaires est aux socialistes : son pari le plus risqué, mortel presque. Son antiaméricanisme primaire le fragilise et la gauche ne manquera pas d'appuyer sur le sujet pour causer sa perte. Si d'usage les questions internationales n'ont guère d'influence dans une campagne présidentielle, l'éclatement d'une guerre en Europe risque de l'installer au sommet de la pile de préoccupations des Français. Les écologistes ont tout autant à perdre que Jean-Luc Mélenchon, empêtré par sa complaisance passée - et corrigée depuis - avec la Russie de Poutine. Les premiers n'ont jamais eu les questions de sécurité, d'ordre et de défense intégrés à leur logiciel politique, ils s'en sont mêmes éloignés tant ils furent antimilitaristes. Mais écologistes et Insoumis jouent à une toute autre guerre : l'hégémonie à gauche. Car la défaite des uns à l'élection présidentielle fera le bonheur des autres.