11 avril 2022, dans la torpeur d'une nuit. À Ivry, aux portes de Paris, le siège du Parti socialiste paraît si désert. Seule la lumière du bureau d'Olivier Faure rappelle qu'il y a encore de la vie ici. Le premier secrétaire a convié quelques fidèles, Luc Broussy, l'élu de la Drôme Pierre Jouvet et celui d'Occitanie Sébastien Vincini. Jean Jaurès est là aussi, sur l'immense photographie qui orne la pièce, perché sur une tribune installée au Pré-Saint Gervais en 1913.

Le silence est lourd, les regards sépulcraux. Il y a quelques heures, Anne Hidalgo réalisait le pire score de l'histoire du PS à une élection présidentielle. Le pire : 1,75 %, 616 478 voix. La vieille maison rose, qui vacillait depuis 2017, va s'effondrer. Macron la menace. Mélenchon aussi. Il faut donc faire un choix, ici, maintenant. "On ne peut pas dire qu'on veut rassembler la gauche et se dire qu'on le fait sans La France Insoumise. Personne ne nous suivra ,donc on doit parler avec Mélenchon", exhorte un participant. Au petit matin, sortant de son lit, Olivier Faure pianotera un SMS à Jean-Luc Mélenchon. "Maintenant, il faut qu'on se voie, que l'on s'explique, que l'on se comprenne." Silence à l'autre bout.

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Les deux hommes ne se verront qu'une dizaine de jours plus tard, à l'abri des regards indiscrets. Le rendez-vous est donné le 26 avril, à midi, dans un rade, ces bistrots parisiens à la cuisine aussi douteuse que la décoration. Ceux que Mélenchon préfère. Il a apprécié l'interview d'Olivier Faure dans Libération, que ce dernier ait enfin compris la nécessité d'une gauche radicale, qu'il lui tende clairement la main pour un rassemblement de la gauche et - surtout - torpille "l'empêcheur" François Hollande. Mélenchon s'excuse aussi du comportement de certains de ses lieutenants envers les socialistes ces derniers jours, assure que non, la porte n'est pas fermée. "On parle la même langue, on a les mêmes racines", observe Faure. Après tout, Jean-Luc Mélenchon n'a-t-il pas passé une bonne partie de sa vie avec la rose au poing ? Alors que les discussions ont déjà démarré depuis plusieurs jours entre LFI, Europe écologie-Les Verts et le Parti communiste, au PS de rentrer dans la danse. Mais le patron du PS prévient les siens : "Accrochez-vous, ça va tanguer."

"Vous ne pouvez pas faire ça, c'est irresponsable !"

Car il n'en faut pas plus pour que les éléphants du PS se réveillent. D'interviews en interviews, François Hollande, Stéphane Le Foll et Jean-Christophe Cambadélis haussent le ton. "Cet accord ne sera pas accepté parce qu'il est inacceptable sur le plan de ce qu'il représente électoralement et parce qu'il met en cause des principes mêmes qui sont des fondements de l'engagement socialiste. S'il l'est, le PS aura décidé de disparaître", torpille l'ancien président de la République. Europe, économie, laïcité... En 2022, les socialistes ne parlent en réalité plus le "même langage" que Jean-Luc Mélenchon. Loin du tumulte médiatique, d'autres ténors s'agitent d'inquiétude. C'est d'abord Bernard Cazeneuve qui appelle Olivier Faure pour lui dire combien il est "hostile" au simple fait d'envisager la discussion avec LFI. "Le seul chemin que je vois, c'est que chacun des candidats aux législatives se présente de son côté", tente de convaincre l'ancien Premier ministre qui déjà menace de quitter le parti.

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C'est aussi Martine Aubry qui ne s'oppose pas tant au dialogue entre les deux formations politiques qu'elle ne dresse, toute fille de Jacques Delors qu'elle est, ses lignes rouges. La désobéissance à l'Europe que propose Mélenchon dans son programme, c'est non. La maire de Lille est aussi exigeante que sceptique et tient à ce qu'on lui rende compte jour par jour de l'avancée des discussions. "Tout le monde était très exigeant, elle la première. On ne pouvait imaginer cette aventure sans elle, même si elle était en coulisses. Elle incarne la gauche qui fait et qui transforme", confie une éminence grise de la direction du PS. Anne Hidalgo, qui avait dénoncé dans L'Express la complaisance de Mélenchon avec Poutine au début de la guerre en Ukraine, fulmine depuis l'Hôtel de Ville de Paris. La veille du début des négociations, elle appelle Pierre Jouvet et, pendant douze minutes, s'insurge : "Vous ne pouvez pas faire ça, c'est irresponsable ! Il faut continuer dans la voie de la social-démocratie, c'est la seule possible."

Suspicion

"T'as vu, ils sont là !" Dans les couloirs du quartier général de la France Insoumise ce mercredi 27 avril, l'effervescence se mêle à l'étonnement. Les petites mains qui empaquettent tracts et affiches "Jean-Luc Mélenchon, Premier ministre" pour la campagne des législatives n'avaient jamais vu de socialistes franchir le portail du très confidentiel passage Dubail, dans le 10e arrondissement de Paris. Il y a un peu de suspicion aussi. Aujourd'hui, ils sont de potentiels alliés mais hier encore n'étaient-ils pas des "sociaux-traitres" ? Alors, quand le député Boris Vallaud s'échappe des négociations pour se rendre trois fois aux toilettes en moins de trois heures, on imagine tous les scénarios possibles : que fait-il ? À qui parle-t-il ? Rend-il des comptes et à qui ? À Faure ? À Hollande ?

Il faudrait finir avant samedi car j'ai l'enterrement de vie de garçon de mon meilleur ami

Autour de la table, dans la salle à l'étage qui n'est accessible que par un badge sécurisé, socialistes et insoumis se jaugent, se reniflent. Point de Jean-Luc Mélenchon ici, seulement les émissaires de chaque appareil. Les insoumis bombent le torse, du haut des 21,95 % obtenus par leur chef à plume. Manuel Bompard, le chef d'orchestre de Mélenchon, pose les conditions, présente ce que les écologistes s'apprêtent à signer comme accord, propose une trentaine de circonscriptions aux socialistes, pas une de plus. Mais c'est Pierre Jouvet, le négociateur en chef des socialistes, qui fait redescendre la testostérone insoumise : "on a fait 1,7 %, c'est deux fois moins de voix qu'à la dernière primaire ouverte avec Benoît Hamon. Soit vous voulez nous raser. Vous pouvez. Soit vous voulez que Mélenchon soit Premier ministre et on commence à discuter." Le ton est donné. Les insoumis s'étonneraient presque que l'affaire démarre si simplement avec ce PS à qu'ils font la guerre depuis tant d'années. "La principale difficulté, ce sont les Verts. La discussion est continuellement submergée par des contradictions internes", s'agace un cadre de la France Insoumise au sujet des écologistes.

"Obstacle philosophique"

La discussion a beau être simple, elle s'éternise. Le temps presse et la gauche, surtout Jean-Luc Mélenchon qui n'aime rien tant que les références historiques, rêve de conclure un accord avant le 3 mai, date d'anniversaire de la victoire du Front populaire en 1936. Les socialistes voudraient bien arriver au bout de leur peine, eux aussi. Alors, tous les arguments sont bons, comme cet ultimatum posé par le socialiste Sébastien Vincini : "Il faudrait finir avant samedi car j'ai l'enterrement de vie de garçon de mon meilleur ami." Si l'on a ri à gorge déployée, les points de blocages rouillent toujours plus, surtout celui de la désobéissance aux règles européennes. Les insoumis refusent de lâcher et les socialistes savent qu'il est impossible de faire accepter un tel sujet par leurs camarades. "C'est un obstacle philosophique", assure un député négociateur qui admet n'avoir aucun mal à défendre l'abrogation de la loi El Khomri ou la retraite à 60 ans. "On discute, mais pas à n'importe quel prix." Le vendredi 29 avril, après deux jours d'âpres négociations programmatiques, le Parti socialiste annonce à la mi-journée la "suspension" des négociations avec LFI. Douche froide à gauche.

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"Il faut que tu sois à Paris, on reprend demain." Ce dimanche 1er mai vers 2 heures du matin, devant une boîte de nuit toulousaine, Sébastien Vincini, qui a déjà lâché quelques boutons de chemises à cette heure, relit par trois fois le texto de Pierre Jouvet. "Demain lundi ou demain dimanche, c'est-à-dire dans quelques heures ?" Demain, dimanche. Le négociateur occitan doit écourter la fête de son ami pour sauter dans le premier vol pour Paris. Cette fois-ci, dans la salle de négociations du QG insoumis, pas moins de cinq ordinateurs et un grand écran. "On rentre dans le dur", commente alors un insoumis : les circonscriptions. 58 heures durant, les quatre ambassadeurs socialistes vont ferrailler avec leurs homologues insoumis sur un "volume de circonscriptions". La bataille est aussi sourde que brutale.

Le lundi 2 mai, le compte n'y est toujours pas pour les socialistes qui menacent une nouvelle fois de quitter la table. Un scénario qui n'arrange pas vraiment les insoumis. Ces derniers les retiennent, ils savent qu'ils ont la force mais ils sont trop près du but, l'union des gauches qu'on disait irréconciliables, pour ne pas lâcher du mou. "Après nous avoir proposé une trentaine de circonscriptions, ils ont ajouté 15 % sur la base de nos scores. Ça faisait à peu près 45 circonscriptions. C'était toujours trop peu", retrace un négociateur. Alors que rien n'avance depuis des heures, Olivier Faure décide de se rendre lui-même au siège des mélenchonistes pour débloquer la situation. Communistes et socialistes s'assoient aussi autour de la table. Un "package" de 70 circonscriptions pour les socialistes dans l'accord est trouvé.

"J'ai débranché des potes..."

Désormais, le cas par cas peut commencer. "La partie la plus cruelle d'un accord", soupire un émir rose. Une autre tension s'installe, venue de l'extérieur. Jouvet, Vincini, Faure et le reste de la délégation socialiste reçoivent des dizaines de messages d'amis qui espèrent être candidats aux législatives. On argumente sur son implantation locale, sur le sérieux de son programme, sur sa fidélité historique au PS. Mais il faut trancher, faire des choix, une investiture plutôt qu'une autre, l'une pour toi, l'autre pour moi. Les noms des candidats n'ont plus d'importance, on ne parle qu'en numéro de circonscriptions. Pierre Jouvet s'en émeut encore : "J'ai débranché des potes, c'est difficile humainement."

D'autant que les insoumis ne lâchent aucun bout de gras. Ils voient les commentaires de certains socialistes contre un accord qui n'est pas encore signé, voient Carole Delga présenter des candidats dans l'Hérault. Les sbires de Mélenchon jouent des dissidences au sein du PS. "C'était infernal, se souvient un participant. Dans un accord comme ça, le silence est d'or. On avait le souci de préserver des gens mais Carole et les autres avaient des attitudes suicidaires et déloyales !"

La purge au PS

Les comptes d'apothicaires terminés, on en revient à l'autre sujet épineux, l'Europe. Dans la soirée de mardi, Martine Aubry multiplie les messages et les appels à Olivier Faure ou Pierre Jouvet. Il ne faut rien lâcher sur la désobéissance. Alors, les deux camps trouvent un terrain d'entente en actant, noir sur blanc, une mésentente. Dans un communiqué publié mercredi, insoumis et socialistes écrivent d'une même main : "Du fait de nos histoires, nous parlons de désobéir pour les uns, de déroger de manière transitoire pour les autres. (...) La mise en oeuvre de notre programme partagé conduira nécessairement à des tensions, à constater des contradictions." Chacun y trouvera son bonheur, "ou alors l'argument pour quitter le PS s'ils ne sont pas d'accord", ajoute un cadre socialiste, aussi ironique que fatigué de ces négociations qui n'en terminaient plus.

Retour à Ivry, jeudi 7 mai. On n'avait pas vu autant de journalistes devant le siège du PS depuis que celui-ci ne s'appelle plus Solférino. Ce soir-là, le conseil national va entériner l'accord conclu avec le parti de Jean-Luc Mélenchon, par 62% des voix. On dit la soirée "historique". Ne l'est-elle pas ? Plus de 5 000 personnes suivent le discours d'Olivier Faure, ça n'était pas arrivé depuis tant d'années pour le PS que d'être au centre de l'attention médiatico-politique.

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Pour la première fois de son histoire, le vieux parti de Jaurès et Mitterrand fait le choix de se ranger derrière une de ses marges, la plus radicale d'ailleurs. La nouvelle garde socialiste des maires quadragénaires, favorable à un accord, n'aura plus, croient-ils, à subir les procès "en gauche". Exit le quinquennat de François Hollande qui les hante encore et dont ils doivent, encore aujourd'hui, se justifier. Les vieux éléphants ont perdu la manche. Bernard Cazeneuve quitte le PS, d'autres cadres et élus menacent de le faire. Au PS, l'union avec Mélenchon signe le début d'une purge.