"Un enchaînement de dysfonctionnements" et des "défaillances" aussi bien "dans l'exécution" que dans la "préparation" de l'évènement. Voilà ce que les sénateurs ont notamment pointé dans leur rapport sur les incidents au Stade de France. Ce mercredi 13 juillet, lors d'un point presse, les deux rapporteurs Laurent Lafon (union centriste) et François-Noël Buffet (LR) ont présenté les conclusions d'un rapport d'information sur le fiasco sécuritaire de la soirée du 28 mai. Ils ont exonéré les supporteurs anglais de Liverpool d'être à l'origine des incidents.
Les rapporteurs ont tenu à souligner que si le nombre de faux billets en circulation était particulièrement élevé ce soir-là, au nombre de 2471, cette donnée ne pouvait être présentée comme la cause principale des événements dramatiques notifiés aux abords du stade. Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, qui avait rapidement incriminé les supporteurs anglais de Liverpool avant de présenter tardivement ses excuses, avait affirmé lors de son audition devant les sénateurs que près de "35 000" supporteurs munis de billets falsifiés ou sans billets s'étaient présentés ce soir-là au Stade de France. Le président de la commission culture a estimé que "l'analyse" du ministre de l'Intérieur après les incidents, faisant porter la responsabilité sur la présence de faux billets "n'était pas la bonne". Ces incidents et la polémique ont-ils eu un impact électoral pour la majorité lors des élections législatives du 12 et 19 juin ? Décryptage avec Mathieu Gallard, directeur d'études à Ipsos.
L'Express : Quelles ont été les conséquences électorales pour la majorité ? Ce fiasco sécuritaire a-t-il empêché LREM et ses alliés d'atteindre la majorité absolue à l'Assemblée nationale ?
Mathieu Gallard : Il est difficile de dire dans quelle mesure ces incidents ont eu un impact direct sur l'opinion publique et sur les intentions de vote, surtout que la polémique s'est distillée sur plusieurs jours. Avant la polémique sur le Stade France, on observait déjà une petite dégradation au fil du temps des intentions de votes en faveur de la majorité, et la majorité a continué à reculer ensuite dans les sondages. Autrement dit, la polémique n'a pas accentué les choses. En revanche, comme la campagne des législatives était déjà compliquée à tous les niveaux pour la majorité, cela n'a fait que de la rendre encore plus défavorable pour eux.
Je pense que s'il n'y avait pas eu cette polémique, cela n'aurait pas changé fondamentalement les résultats des élections législatives et donc la répartition des sièges à l'Assemblée nationale. D'autres événements ont joué durant cette campagne : la situation économique, avec la question de l'inflation et aussi du pouvoir d'achat, ou encore l'absence de campagne de la majorité décriée par les oppositions... Tout ceci s'est articulé pour qu'au final la majorité enregistre un mauvais résultat.
Quel électorat a-t-il pu être particulièrement sensible à ces incidents ?
La polémique a pu contribuer à mobiliser tous les électorats d'opposition : l'électorat du RN qui a vu quelque part la confirmation de ce qu'ils pensent vis-à-vis de l'immigration, car les problèmes étaient selon eux notamment liés aux jeunes de banlieue ; l'électorat LR crispé autour de la dimension de "démission de l'Etat" au niveau sécuritaire avec une police qui ne serait plus capable de faire face à ce genre de situation aujourd'hui. A gauche, chez LFI, c'était la réaction inverse, avec une police qui serait trop prompte aux débordements.
Il est donc difficile de comparer le fiasco du Stade de France avec un autre épisode survenu lors des élections de législatives, en 2007 cette fois. Jean-Louis Borloo, par ses propos maladroits sur la TVA sociale, avait nui à la droite de Nicolas Sarkozy...
A l'époque, la TVA sociale était le seul sujet sur lequel il y avait eu vraiment des discussions et des polémiques importantes pendant la campagne alors, que, cette année, il y a eu des attaques entre la Nupes et la coalition de la majorité, Ensemble ! sur beaucoup de sujets.
Il faut rappeler qu'en 2017, lors des précédentes élections législatives, on avait assisté à une surprise durant l'entre-deux-tours : alors que l'on pensait au soir du premier tour qu'En Marche ! aurait une majorité écrasante, une trentaine de candidats qui étaient très bien placés ont finalement perdu. Les Marcheurs ont certes eu une majorité nette mais ils auraient pu avoir plus de députés. Pourtant, il ne s'est passé aucun évènement particulier durant l'entre-deux-tours et la campagne de LREM n'a pas été mauvaise.
Un ministre aurait pu être particulièrement fragilisé : Gérald Darmanin. Pourtant, il a été réélu facilement dans le Nord aux législatives, et il a été maintenu au poste de ministre de l'Intérieur...
Il a été solidement réélu mais c'est logique car sa circonscription comprend la ville dont il a été maire pendant des années, Tourcoing. Il a bénéficié d'un ancrage local solide que beaucoup d'autres ténors de la majorité auraient bien aimé avoir et dont le manque leur a coûté des points. En plus, Gérald Darmanin bénéficie de l'aura d'être un ministre.
Son maintien au gouvernement et à son poste s'explique par le fait qu'il reste identifié par l'électorat de droite comme étant l'un des principaux dirigeants de l'aile droite du macronisme, surtout sur les enjeux de sécurité. Si Emmanuel Macron l'avait sorti du dispositif gouvernemental, il se serait affaibli par rapport à cet électorat. Ne pas l'avoir au gouvernement aurait donc sans doute été encore pire dans une période où le parti charnière, c'est LR. Par ailleurs, par qui aurait-il pu être remplacé ? Il n'y a pas d'autres figures qui aient autant de notoriété et qui soient aussi identifiées sur des thématiques liées à la sécurité.
Plus généralement, estimez-vous que ces incidents vont encore avoir un pouvoir de nuisance par la suite sur la majorité ou est-ce que les Français vont vite les oublier ?
Si l'on parle des Français dans leur ensemble, on peut dire qu'ils ne vont probablement pas s'en souvenir dans un an ou dans plusieurs années. Une partie de l'électorat sensible à ces thématiques sécuritaires - c'est-à-dire un électorat de droite voire d'extrême droite - ne va pas forcément se souvenir de cet évènement précis ou en voir un symbole particulier. Mais, pour eux, cela s'inscrit en revanche dans une continuité d'évènements (des meurtres de policiers, des émeutes en banlieue, etc.) et cela leur donne une vision cohérente dans leur perception de l'état du pays. Pour eux, le Stade de France est donc une étape de plus vers l'affaiblissement de l'Etat sur ses dimensions sécuritaires, alors qu'ils souhaiteraient davantage de fermeté.
