Jadot, Hidalgo, Mélenchon, Taubira, Montebourg, Roussel... Avec autant de candidatures pour l'élection présidentielle, la gauche et les écologistes plongent chaque jour un peu plus dans une lugubre dépression. Pour Matthieu Orphelin, député écologiste et ancien-porte parole du candidat écologiste, il n'est qu'une seule solution potentiellement salvatrice : la primaire populaire, cet objet politique non-identifié par lequel, croit-il, que ses camarades peuvent éviter la défaite historique que beaucoup annoncent déjà. Il votera, soutiendra et parrainera l'un des sept candidats de la "primaire pop". Et l'intéressé de faire comprendre qu'il n'est pas encore sûr de voter pour le candidat écologiste.
L'Express : Vous avez été mis en retrait de la campagne de Yannick Jadot voilà un peu plus d'un mois. Qu'avez-vous fait depuis ?
Matthieu Orphelin : J'ai beaucoup travaillé à l'Assemblée nationale sur de nouvelles propositions de loi (réduction du temps de travail, pédopsychiatrie, indépendance des médias) mais aussi sur la situation sanitaire et le passe vaccinal. J'ai toujours été pro-vaccin mais, sur ce sujet, la stratégie du gouvernement n'est pas la bonne. Il manque des points importants comme la levée des brevets et l'amélioration de l'accès au vaccin pour les Français qui en sont éloignés. Olivier Véran dit qu'il fait tout mais non, il peut faire plus. Il en va de même pour les capteurs de CO2 dans les écoles et les études scientifiques sont implacables : il y a 7 fois moins de contaminations au Covid dans une classe bien ventilée. Jean-Michel Blanquer, sur cette question, a préféré m'envoyer un texto d'insultes.
Quid de la campagne présidentielle ? Vous étiez tout de même porte-parole de Yannick Jadot...
Depuis mon départ, j'ai pris du recul et de la hauteur de vue. J'étais quelque part libéré de la pression d'une campagne, de cette bulle de l'entourage proche d'un candidat qui peut parfois vous enfermer. J'ai beaucoup discuté avec les gens de ma circonscription, j'ai écouté les sympathisants écologistes et de gauche... J'ai compris que la présidentielle n'était pas encore dans tous les esprits et que le peuple de gauche avait diablement envie d'espérance. La situation actuelle de la gauche les plonge dans une désillusion, un fatalisme que je veux combattre. Je veux combattre cela comme je veux combattre le spectacle que nous offrent certains responsables politiques. Cette course de petits chevaux à gauche, avec les petites phrases assassines des uns sur les autres... C'est mortifère.
Que comptez-vous faire ?
J'ai décidé de m'inscrire à la primaire populaire et d'apporter mon parrainage d'élu à celui ou celle qui en sortira vainqueur. Il faut entendre tous ces sympathisants, ce peuple de gauche et écologiste qui ne réclame qu'une seule chose : un rassemblement, une union, une vitalité collective et la victoire. Il faut un changement de stratégie de tous pour permettre d'avoir un espoir de gagner. Cette primaire populaire est l'évènement fort de la campagne, le principal fait politique pour les écologistes et la gauche et aucun candidat ni responsable de parti ne peut continuer à l'ignorer ou la mépriser. Avec déjà 250 000 votants, il y aura plus de votants que la primaire écologiste, le congrès des Républicains et celui du PS réunis ! Il y aura plus de votants que d'inscrits sur le site d'investiture de Jean-Luc Mélenchon !
On va vous accuser de chercher une revanche contre Yannick Jadot...
(Il coupe) Je n'ai aucune revanche à prendre avec Yannick à qui j'avais dit que je partirai fin décembre. Il a décidé de le faire avant, c'est son choix. Personne ne trouvera une seule phrase négative de moi sur EELV ou le candidat écologiste. J'ai été le premier élu un peu connu à le soutenir avant le premier tour de la primaire écolo. On ne peut pas m'accuser de ça, ce serait de mauvaise foi. On a eu notre différend de décembre mais c'est un écologiste et un bon eurodéputé.
Vous faites tout le moins pression sur sa campagne et semez le trouble à gauche et chez les écologistes.
Semer le trouble ? Ne me faites pas rire ! Le trouble politique, il existe déjà à gauche. Si quasiment tous les candidats de gauche baissent continuellement dans les sondages depuis deux mois, c'est à cause de leur stratégie actuelle. Certains passent plus de temps à taper sur de potentiels alliés qu'à montrer leurs divergences avec la droite et l'extrême-droite. À eux, je le dis avec force et sincérité : vous faites perdre des électeurs !
Vous parlez de la polémique entre Fabien Roussel et Sandrine Rousseau sur la gastronomie française ?
Cette polémique est déplorable. Elle dessert le combat, elle éloigne des solutions et du quotidien des Français. Pourquoi passe-t-on plus de temps à cliver entre nous plutôt qu'avec la droite et l'extrême-droite ? Quand on part à la guerre, on ne fait pas le procès de ses alliés. Sandrine Rousseau, avec son tweet, a livré une réponse formatée pour la polémique. Fabien Roussel, depuis, en fait des tonnes... Le bien-manger pour toutes et tous est pourtant un sujet de convergence entre les communistes, les Insoumis, les socialistes et les écologistes. On le retrouve dans les programmes de chacun. Il existe des convergences et ce n'est pas la seule.
Le nucléaire, l'Europe... La gauche est loin de converger sur ces sujets-là, non ?
Sur le nucléaire, tout le monde a bougé. Yannick Jadot parlait de sortir du nucléaire en quinze ans mais aujourd'hui il dit 2040. Jean-Luc Mélenchon voulait en sortir en cinq ans et, il y a un mois, s'est corrigé et parle de 2040 comme Yannick. Anne Hidalgo ne veut pas construire de nouveaux réacteurs et vise, comme les deux autres, 100 % de renouvelables. Les écologistes devraient le saluer. Il reste donc Fabien Roussel à convaincre. Trouvons un arrangement ! Il acceptera sans doute un référendum de début de mandat sur le sujet des nouveaux réacteurs. Sur l'Europe, Jean-Luc Mélenchon a commencé à évoluer. Ce n'est plus un chiffon rouge qu'il agite, il a bougé et sait que l'Europe est la solution pour avancer sur le respect et l'amélioration des droits sociaux, sur le climat, etc. Le reste n'est que convergence : la hausse des salaires en commençant par le Smic, un revenu pour les jeunes, l'ISF climatique, la planification écologique, les nouvelles mobilités, le logement... Ces rapprochements idéologiques n'existaient ni en 2017 ni en 2012. Personne ne pille personne, toute la gauche s'est pollinisée.
Revenons à la primaire populaire. À qui apporterez-vous votre vote ?
Il s'agit en réalité d'un vote au jugement majoritaire. On apporte des mentions aux candidats : très bien, bien, assez bien, passable ou insuffisant.
À qui iront vos préférences dans ce cas ?
Je ne me range pas derrière un candidat. Je dis simplement à Yannick Jadot, Anne Hidalgo, Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel de faire un geste d'ouverture et d'apaisement envers la primaire et d'y participer. Il n'est pas trop tard. Je le dis et le répète : la primaire populaire est le moyen de gagner avec les citoyens et les partis rassemblés. Je donnerai mon parrainage à celui qui sortira en tête.
Yannick Jadot n'est donc plus une évidence pour vous ?
J'étais l'un des premiers à le soutenir.. Aujourd'hui, je lui donne un conseil politique : il a tout intérêt à ouvrir la porte de la primaire populaire. C'est un geste qui lui sera favorable. Il est assez intelligent pour trouver une manière de faire, il n'est pas trop tard. Il a des arguments pour gagner la primaire populaire. Peut-être est-il moins brillant dans ses meetings que Jean-Luc Mélenchon. Peut-être y a-t-il moins de souffle dans ses discours que dans ceux de Christiane Taubira. Mais il a une vraie sincérité écologique. Il y a beaucoup de militants écologistes qui s'inscrivent à cette primaire, il le sait et il a donc tout à gagner. Ce vote serait un tremplin majeur pour lui.
Quel regard portez-vous sur sa campagne ?
Les difficultés que j'ai pointées et dont je lui ai rendu compte à l'automne dernier subsistent encore. Mon premier désaccord majeur, c'est la question de la jeunesse. C'est eux qui ont la clef de cette élection présidentielle et il faut leur offrir des perspectives. J'espérais une grande rencontre avec la jeunesse, avec la génération climat notamment, et Yannick, mais elle n'a pas eu lieu. Aujourd'hui, ils font trop souvent le choix de l'abstention. Le rendez-vous est manqué mais il n'est peut-être pas trop tard. Ils ont des choses à dire. Il faut regarder la violence des propos sur l'université (Emmanuel Macron a remis en cause la gratuité de l'université, NDLR) qui auraient dû provoquer un sursaut commun à gauche, une prise de parole unitaire, que sais-je. Le président actuel injurie les jeunes, bafoue la Constitution et la gauche n'a rien trouvé à redire de suffisamment fort pour être entendue. Mon deuxième désaccord, c'est évidemment la primaire. Ceux qui nous disent que c'est trop tard ou, en off, qu'il faut "tuer la primaire" ont tort. C'est l'occasion de tout bousculer, de créer une dynamique nouvelle, de gagner, de bâtir un destin commun.
Vous pensez vraiment que Yannick Jadot, Jean-Luc Mélenchon ou Anne Hidalgo se retireraient au profit du vainqueur ?
Je ne demande à personne de se retirer. Je leur demande de faire un geste d'ouverture, de sortir de cette morosité ambiante. Il y a une superbe histoire à raconter pour les écolos et la gauche, un récit à imaginer pour tous les Français et les Françaises. Je les appelle déjà à organiser, dès la semaine prochaine, un débat entre eux, les candidats de la primaire populaire et Fabien Roussel en plus. Ce sera l'occasion de parler des débats de fond et des convergences.
