Le TGV vient de quitter Nantes et fonce vers Paris ce 7 avril. Quelques heures plus tôt, Yannick Jadot tenait l'ultime meeting de sa campagne présidentielle dans la cité des Ducs. Un rassemblement pour exalter les troupes, une dernière fois. Les cadres et les petites mains de l'équipe ont investi le wagon-bar. On y trinque, on y rit à gorge déployée, on y chante "Allez, allez ! Allez, allez Yannick Jadot !" Leurs regards ne mentent pas, ils disent la défaite, mais la défaite heureuse. A quelques voitures de là, Yannick Jadot s'endort, seul. L'image dit beaucoup des six mois qui viennent de s'écouler.

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Depuis qu'il s'est lancé dans le grand bain de l'élection présidentielle, au lendemain de sa désignation à la primaire écologiste, Yannick Jadot flotte dans un océan d'indifférence. Ses intentions de votes ont toujours navigué entre les 5 % et 8 %, sans jamais de ressac au-delà. En février, dans un troquet de la place du Trocadéro, Yannick Jadot ne s'en émouvait toujours pas. "Il faut prendre l'aspiration à un moment donné, c'est ce qu'a fait Jean-Luc Mélenchon en 2017", assurait-il dans un calme un peu trop olympien.

Il n'en fut rien et jamais Jadot ne décollera. Bref, des sondages plan-plan pour un candidat plan-plan. Pourtant, c'était entendu, l'écologie avait gagné sa bataille culturelle ces dernières années, à la faveur des marches pour le climat qui rassemblaient des dizaines de milliers de personnes en France, de la médiatique Greta Thunberg, de L'Affaire du siècle et de tant d'autres "coups" militants. Les planètes s'alignaient, mais jamais le candidat ne s'est mis sur orbite.

"On a confondu la conquête du pouvoir avec le conformisme"

La campagne de Yannick Jadot fut donc celle d'une frustration chez les écologistes. Dès la première réunion de l'équipe du candidat, la question d'aller chercher des mouvements jeunes, notamment issus de Génération climat, est mise sur la table, en vain. "Yannick dit 'oui oui' et puis il ne fait rien de plus ensuite. Ce n'était pas sa ligne politique ni sa stratégie, mais il ne voulait pas dire non alors il préférait ne rien dire", soupire-t-on en interne.

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Un de ses concurrents à la primaire renchérit : "Yannick est un solitaire." Ce dernier est convaincu d'être le candidat naturel, le seul capable de l'emporter au second tour. Tôt ou tard, les forces viendraient donc à lui, qu'elles soient radicales ou qu'elles soient pragmatiques. Il ne parle pas de vote utile encore mais en adopte les préceptes, quitte à oublier la digue du premier tour.

Yannick Jadot ne sait pas non plus sur quel pied danser. La faute à une primaire écologiste, certes réussie sur la forme, mais dont les urnes n'ont rien tranché franchement. Il n'a gagné que d'une courte tête contre Sandrine Rousseau et sa ligne radicale. "Il faut porter une forme de radicalité mais aussi un apaisement", confiait-il quelques semaines avant le scrutin. Un "en même temps" très confortable, trop sans doute.

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Rousseau, installée à la tête du comité politique de la campagne, continuera le match, seule et sans relâche. Début mars, alors que le candidat décide de porter une cravate (une première pour un écologiste), elle étrille publiquement sa "stratégie de la cravate", symbole du manque de radicalité. "On est tombé dans un piège, explique-t-elle à L'Express. On a confondu la conquête du pouvoir avec le conformisme et ça nous plombe totalement. Il n'assume pas son passé de militant chez Greenpeace."

"Faire le job"

Et si, tout compte fait, Yannick Jadot n'était qu'une erreur de casting ? A vrai dire, il n'a jamais voulu être le candidat d'Europe écologie-Les Verts (EELV), ni ne souhaitait passer par le stade de la primaire. Très vite après son élection, son entourage n'a eu de cesse de répéter aux journalistes qu'il était le candidat "de l'écologie" et non "de l'appareil EELV".

Le parti vert, qui n'a pas vraiment accepté son rôle de potentielle force dominante à gauche, n'a jamais jeté son dévolu sur une candidature Jadot. Chacun a dû faire avec l'autre. Et quand bien même ils s'aimaient sans plus, aucun n'avait le luxe de se perdre dans les querelles internes - si chères aux Verts - ou les coups bas et autres politicailleries, sous peine de casser la dynamique de cette fameuse victoire culturelle du climat. Il fallait donc "faire le job". Ou comme un cadre de la campagne, venu des rangs socialistes, le décrypte : "Aux yeux des écolos, une campagne réussie est une campagne sans faute, donc sans risque." Plan-plan, donc.