Une élection ? Plutôt un adoubement. Sans surprise, Christiane Taubira a été couronnée par plus de 390 000 votants de la Primaire populaire. Elle devance l'écologiste Yannick Jadot et l'insoumis Jean-Luc Mélenchon, eux aussi désignés candidats malgré leur volonté. Deux semaines après s'être déclarée candidate à l'élection présidentielle, l'ancienne garde des Sceaux continue son petit bonhomme de chemin de candidate supplémentaire d'une gauche déjà bien fournie en la matière (7 candidats).

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Il faut dire que le scrutin a été modelé pour elle. Aux votants la mission de classifier les candidats selon des mentions qualitatives (très bien, bien, assez bien, passable ou insuffisant) plutôt qu'en respectant le mode traditionnel du "fait majoritaire". En d'autres termes, l'idée n'était pas de compter le nombre de suffrages recueillis par chacun des candidats mais de déterminer lequel recevait la meilleure mention. Pour Christiane Taubira, les bulletins de vote furent donc bien moins intéressants qu'une médiane d'avis qualitatifs. Quoi de mieux pour une candidate dont on dit qu'elle incarne "la gauche morale" ?

Totem d'immunité

Telle était sa stratégie. Exit les programmes, les lignes, les mesures de campagne... Elle ne comptait pas sur cela pour gagner la Primaire Populaire. Pas plus que ses positions sur la question ukrainienne, la désindustrialisation, la place de la France dans l'Europe post-Merkel, la crise des classes moyennes ou la taxe carbone ne lui auraient été utiles à la victoire. Qui sait d'ailleurs ce qu'elle pense de tout cela ? Christiane Taubira préfère se reposer sur une bataille qu'elle a âprement battue voilà quelques années : le mariage pour tous.

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Une victoire, un talisman de la gauche qui ferait presque tout oublier à propos de Christiane Taubira ; oublier 2002 et sa candidature qui a précipité la défaite de Lionel Jospin, oublier 2002 et son programme qu'Emmanuel Macron n'aurait pas renié, oublier qu'elle a voté la confiance du Premier ministre de cohabitation Édouard Balladur, oublier son compagnonnage politique avec Bernard Tapie (que la gauche conspue aujourd'hui). Oublier, rappelons-le, que le mariage pour tous figurait dans le programme du candidat François Hollande. Mais Christiane Taubira connaît bien son mitterrandisme : à ceux de gauche qui reprochaient à François Mitterrand le tournant de la rigueur en 1983, on brandissait l'abolition de la peine de mort comme un totem d'immunité.

Voeu pieux

Voilà donc la Guyanaise, candidate "de plus" à gauche. Elle qui jurait, main sur coeur lors de sa déclaration en décembre dernier, ne pas vouloir l'être. Elle qui, pendant plus de dix ans - et encore aujourd'hui - a dû subir les attaques de ses camarades qui lui ont reproché d'avoir été responsable, par sa candidature, de la défaite de 2002. L'affaire lui a collé comme le sparadrap du capitaine Haddock mais elle n'a jamais accepté l'accusation. "Tout de même, comme candidats à gauche, il y avait en plus de Jospin, Jean-Pierre Chevènement, Noël Mamère, Robert Hue et moi. Et je serais la seule à avoir posé problème, la seule coupable, la seule responsable de la défaite de la gauche?" se défendait-elle dans un entretien à la revue Zadig en 2019.

Car Christiane Taubira, c'est aussi un orgueil politique. Voilà aussi pourquoi elle s'est lancée dans l'arène présidentielle. Qui d'autre qu'elle, porteuse du dernier grand combat moral de la gauche (le mariage pour tous), pour tenter de sortir des limbes un bloc politique en décrépitude et que les sondages donnent au mieux à 26 %. Qu'importe si Yannick Jadot, Jean-Luc Mélenchon, Anne Hidalgo et les autres ne répondent pas à ses appels à l'unité dans les prochains jours. Elle sait qu'ils ne changeront pas d'avis mais sa victoire à la primaire populaire, croit-elle, lui a offert l'auréole de la candidate de l'union. Une union réclamée par 467 000 inscrits à la primaire populaire, c'est bien plus que les 272 000 parrainages citoyens de Jean-Luc Mélenchon, les 122 000 participants à la primaire écolo ou les 22 000 militants de l'investiture socialiste.

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C'est ainsi qu'elle continuera sa campagne avec pour objectif désormais de dépasser Yannick Jadot dans les sondages. Elle a déjà commencé, allant chasser sur les terres écologistes de Grenoble et de Bordeaux lors de deux déplacements de campagne. Anne Hidalgo ? Chez Taubira, on mise sur "son extinction (sic)" et une trahison de l'appareil socialiste. Quid de Jean-Luc Mélenchon ? "Il n'est pas l'alpha et l'oméga de la gauche", disait un membre de l'entourage de la candidate ces derniers jours. Christiane Taubira a un pari : au bord du précipice de 2022, les candidats de gauche peuvent encore se ranger derrière elle. Plutôt un voeu pieux.