Poser tout sourire devant un tee-shirt anti-LBD ? "Moi président, je n'aurais pas fait ça..." Evidemment, on dresse l'oreille quand un matin sur France Inter, un homme tel que Bernard Cazeneuve, pour donner une leçon de maintien à Emmanuel Macron, reprend la formule de François Hollande en 2012, lors de son débat d'entre deux tours avec Nicolas Sarkozy.

Et si c'était un signe ? Si ça n'en est pas un, conscient et volontaire, n'est-ce pas au moins la preuve d'une réflexion qui avance ? On va ici décevoir le lecteur et rassurer du même coup un ancien Premier ministre qui déteste qu'on spécule sur ses ambitions supposées.

Tout ce que dit Bernard Cazeneuve sur "les responsabilités" qu'il serait prêt à assumer, sur la nécessité préalable de construire un projet cohérent, sur "le rassemblement" dont surgira nécessairement le candidat, ou la candidate, capable de relever le drapeau de la gauche peut se lire dans le sens qu'on voudra. C'est aussi bien le propos d'un homme qui s'échauffe que celui d'un homme qui cherche la tangente.

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Chacun, bien sûr, est libre de son interprétation. La plus plausible est que Cazeneuve est un Delors qui ne dirait pas non et qui laisse donc monter le désir - si désir il y a, un jour, dans son camp - avant de céder au devoir. Cela étant, rien d'irréfutable ne vient à l'appui d'une thèse qui n'est que le fruit de l'intuition - dont on sait d'ailleurs, depuis la promotion surprise de l'actuel président, en 2017, combien il faut s'en méfier quand on fait profession de commentateur. Bernard Cazeneuve s'est recyclé comme avocat au cabinet de Gilles August. De là à le voir déjà césar, il y a plus qu'un pas. Il aime se dire, citant Tocqueville, "violemment modéré". Dans le genre, il pourrait viser moins haut avec un dicton tiré du bon sens populaire : "Soyez modeste, ça finira toujours par se savoir."

Gauche de restauration

Sur le terrain hasardeux de la spéculation, restons-en donc là. L'usage répété de ce "moi, président" par les responsables socialistes est d'un autre intérêt. Il signale moins une ambition qu'une manière de contester l'adversaire non sur son seul bilan, mais sur les conditions d'exercice de son mandat. Tout cela remonte à loin, puisque c'était déjà le registre préféré de François Mitterrand et de Lionel Jospin face à Jacques Chirac. Bernard Cazeneuve, suivant François Hollande en campagne, explore à son tour cette veine, un peu comme si la gauche de gouvernement, après s'être prétendue de transformation, se voulait désormais de simple restauration.

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Face à ce qu'elle considère comme un dérèglement du combat républicain, elle met l'urgence sur le rétablissement de règles de comportement sans lesquelles il n'y a pas, à ses yeux, de vie démocratique possible. Ce ne sont pas les institutions en elles-mêmes qu'elle entend redresser, mais la manière dont elles sont incarnées, par le président au premier chef. Bernard Cazeneuve, dans le style un peu pète-sec qu'il affectionne, pousse aujourd'hui jusqu'au bout la logique de ce retour à un ordre républicain que d'autres auraient qualifié hier de "normal". Il vise ainsi une conception de l'action publique qui fait d'Emmanuel Macron l'héritier légitime de Nicolas Sarkozy, et du coup d'éclat permanent le nec plus ultra de la politique considérée comme un sport de combat. Avec les conséquences qu'on vérifie chaque jour en matière de violence ou de vulgarité, dans la rue, dans les allées du pouvoir, sur la Toile enfin où tout cela est exposé au grand jour.

Nouvelles hiérarchies, autres valeurs

Cette posture qui fait de l'équilibre, de la tempérance une exigence est d'une efficacité avérée quand on se veut force d'alternance en période de tempête. L'actualité, de surcroît, la convoque. Elle présente cependant une double difficulté. La première est d'apparaître comme un simple substitut à une pensée devenue molle. Moins la gauche a d'audace, plus elle insiste sur le retour à la vertu. Mais restaurer, est-ce encore un programme ?

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La seconde difficulté est plus difficilement surmontable, car elle est d'ordre structurel. Le dérèglement des comportements que pointe Bernard Cazeneuve n'est pas affaire seulement d'individus, aussi haut placés soient-ils. Il est le fruit d'un système de communication, donc de relation, qui, via le Net, innerve - et énerve - la société tout entière. Or ce système s'est imposé. Il n'est pas plus maîtrisable que celui né autrefois de l'imprimerie. De lui découlent de nouvelles hiérarchies, d'autres valeurs, d'autres modes de représentation aussi. On peut le regretter, mais s'en tenir à cela, c'est préférer à un Elysée possible le rôle anecdotique de butte témoin.