La scène se passe dans un luxueux bureau du XVIe arrondissement de Paris, à un jet de pierre des Champs-Elysées. Confortablement installé dans son canapé molletonné, un homme, paisible, sirote son café. La sérénité d'un individu qui anticipe l'avenir avec plaisir. "La nouvelle Assemblée ? Un régal." Un sourire de pacha vient chatouiller son regard. Notre interlocuteur n'est ni parlementaire, ni membre d'un cabinet ministériel. Il est lobbyiste.

En habitué de la chose publique - il est à la tête d'un important cabinet d'influence ayant pour clients des groupes internationaux et du CAC 40 -, il a observé avec attention les résultats du second tour des législatives, le 19 juin. La cartographie de la nouvelle Assemblée nationale l'a ravi. L'absence de majorité claire lui convient parfaitement. "Ces jeux parlementaires vont être extraordinaires. On va enfin pouvoir faire de la politique à l'Assemblée", savoure-t-il. Pendant cinq ans, comme nombre d'autres représentants d'intérêts privés, il n'a accordé qu'un intérêt poli aux députés : "L'essentiel du pouvoir était aux mains de l'exécutif." Or, la majorité relative obtenue par le camp du président promet des examens de textes beaucoup plus incertains que lors du précédent quinquennat. "C'est une force pour les lobbys, poursuit notre témoin. Notre rôle va être de faire le lien entre les groupes à l'Assemblée, de créer des ponts."

Le retour de la IVe République

Alors que les nouveaux députés prennent leurs marques, les représentants d'intérêts examinent déjà sous toutes les coutures les alliances possibles. "On va s'introduire dans ces espaces pour suggérer des idées. Des pans entiers de discussions qu'il était impossible d'avoir avec le gouvernement vont désormais pouvoir l'être avec les députés, se réjouit Laurent Lotteau, PDG du prestigieux cabinet Rivington. C'est le retour de la IVe République, analyse-t-il. Nous sommes de nouveau au centre du jeu."

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L'analyse ne va pas de soi. En quoi cette majorité éclatée entraînerait-elle forcément un regain d'influence des lobbys, alors même que le macronisme est réputé avoir toujours prêté une oreille compréhensive aux revendications des corporations ? C'est qu'entre 2017 et 2022, toutes les décisions se prenaient à l'Elysée et à Matignon... sans possibilité de rattrapage, ou presque. Les députés votaient à l'unisson. Perdre un arbitrage dans les ministères, c'était donc perdre définitivement la partie. "J'ai le souvenir d'une députée qui, lors d'une réunion, s'est exclamée au sujet d'un texte qu'on lui proposait : 'Cet amendement est très bien, je vais appeler le ministre pour voir avec lui', raconte un lobbyiste spécialiste des politiques territoriales. On a dû lui expliquer que le pouvoir législatif existait, et que le député pouvait faire ce qu'il voulait."

Cette discipline extrême ne vaut plus. Du moins c'est ce qu'espèrent ces représentants d'intérêts qui constatent qu'au Parlement européen, l'absence de majorité absolue favorise le compromis... souvent synonyme de détricotage partiel du texte. Un phénomène qui bénéficie aux lobbys. "L'absence de majorité absolue va rappeler à beaucoup le fonctionnement du Parlement européen, où tout le monde est obligé de travailler les uns avec les autres", observe le patron d'un grand cabinet d'influence parisien. A Bruxelles, on compte environ 15 lobbyistes pour 1 député - contre 4 pour 1 à l'Assemblée, d'après le répertoire de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique.

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Déjà, les agences les plus importantes tentent d'identifier les députés les plus réceptifs à leurs arguments. "C'est plutôt stimulant, se réjouit Fred Guillo, directeur de clientèle Affaires publiques au cabinet Edelman, cofondateur de Smart Lobbying. Les lobbyistes sont en train d'établir une cartographie des personnes qu'il faudra convaincre parce qu'elles ont une expertise, des sujets à défendre." Il détaille sa stratégie, rodée : "Nous avons quatre entrées pour cibler les députés : leur famille politique, les sujets qui les intéressent, leur implantation géographique et leur importance au sein du groupe". Les cibles prioritaires restent les présidents et vice-présidents des commissions parlementaires, par lesquelles doivent passer les textes de loi avant d'être votés. Elles sont au nombre de huit, mais n'attisent pas toutes les mêmes convoitises. "Pour caricaturer, à la commission des Affaires étrangères, vous ne faites que ratifier les traités, explique le député Eric Bothorel. Les lobbys s'intéressent aux commissions plus opérationnelles." Trois d'entre elles concentrent toutes les attentions : la puissante commission des Finances - qui examine chaque année le budget de l'Etat -, celle des Affaires économiques et celle des Affaires sociales. C'est notamment cette dernière qui se penchera, dès la mi-juillet, sur le brûlant projet de loi sur le pouvoir d'achat. Plusieurs représentants d'intérêts confient avoir commencé à "plancher" sur le sujet. "Certaines fédérations professionnelles, comme la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), poussent déjà pour que le texte soit façonné à leur manière, en défendant par exemple la mise en place d'un chèque alimentaire", explique un lobbyiste.

"Les nouveaux, c'est plus de travail"

Beaucoup de lobbyistes comptent sur leurs vieilles connaissances pour conserver leur influence à l'Assemblée. En usant fréquemment d'arguments liés à leur territoire d'élection. "Un grand classique du lobbying parlementaire, c'est de dire 'attention, madame la députée, telle disposition n'est vraiment pas bonne pour cette entreprise de votre circonscription !'. Généralement, ça fonctionne. Surtout auprès des députés installés. Et surtout quand on parle emploi", explique notre spécialiste des questions territoriales.

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Les représentants d'intérêts semblent ainsi préférer les députés d'expérience aux néophytes, souvent effrayés par leurs démarches. "Les nouveaux, c'est plus de travail", soupire un lobbyiste. Il faut inviter, dans des lieux agréables de préférence, à l'exemple de la Maison de l'Amérique latine, cossu "espace culturel" du boulevard Saint-Germain. "Il faut prendre plus de temps pour faire de la pédagogie", admet Nicolas Bouvier, responsable de la commission de déontologie de l'Association française des conseils en lobbying et affaires publiques. Avec les députés plus expérimentés, le courant passe plus vite. A l'instar de cette élue socialiste, qui guignait une présidence de commission, et qui passe pour une "oreille attentive" et une "experte" par les représentants d'intérêts. "Nous travaillons bien avec le groupe communiste depuis très longtemps", confie aussi le spécialiste des questions territoriales. Les députés LFI, eux, sont jugés moins importants, en raison de leur politique "d'opposition systématique" aux textes de l'exécutif, estime un patron d'agence : "Le problème de La France insoumise, c'est qu'ils n'acceptent souvent que le lobbying qui leur plaît : celui des ONG, qui peut-être tout aussi violent que celui des autres."

Les représentants d'intérêts devront en revanche composer avec un acteur qu'ils ignoraient jusqu'ici. Avec ses 89 députés, le Rassemblement national s'est taillé une place inédite dans ce grand bal des responsabilités, plaçant Sébastien Chenu et Hélène Laporte à la vice-présidence de l'Assemblée. "Nous n'excluons pas de dégager plusieurs thématiques, comme le pouvoir d'achat ou encore la fiscalité, sur lesquelles le RN pourrait nous être utile, admet un lobbyiste. "Comme dans le cas de la France insoumise, ce n'était pas un groupe avec lequel on avait l'habitude de travailler. Mais, l'un comme l'autre sont devenus difficilement contournables. Donc on ne peut plus faire l'économie de les rencontrer", admet Fred Guillo, qui précise : "Par politesse".