"Un peuple qui devient le Peuple." C'est ainsi que Pascal Ory définit la nation dans son nouvel essai, Qu'est-ce qu'une nation ? (Gallimard). Très construit, fort bien documenté, l'ouvrage nous entraîne, dans la longue durée, sur les traces d'un concept qui n'en finit pas de finir - ou plutôt de revenir. A partir de la célèbre conférence du sociologue Ernest Renan, "Qu'est-ce qu'une nation ?" (1882), l'historien se propose d'élargir le champ d'investigation pour comprendre cet imaginaire toujours en construction.

Dans l'Antiquité, nul ne connaissait la nation. Seuls l'Etat ou la cité existaient dans l'horizon citoyen. Avant l'invention de cette notion, "l'Histoire est remplie de noms de peuples abolis, et la Préhistoire est le grand silence des peuples disparus sans laisser même cette trace", écrit Ory. C'est au XVIIIe siècle qu'apparaît ce récit identitaire. Tel un archéologue, l'auteur parcourt les siècles et les continents à la recherche de cette notion perdue dans les brumes de l'idéologie. Car c'est bien parce que la nation a fait tant de mal, produit des guerres et des massacres en si grand nombre, que les socialistes et les anarchistes ont inventé aux XIXe siècle l'internationalisme. Un monstre hybride qui ne fit pas davantage la preuve de sa capacité à garantir une paix durable.

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En déconstruisant la nation, ce professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne découvre celle-ci sous un nouveau jour. "Il n'apparaît pas que la "crise" ou l'"instabilité" soient le régime prédominant du national, dès lors que la question posée n'est pas celle du régime politique mais celle de l'identité collective." La nation, remarque Ory, peut aussi être bénéfique quand elle protège, rassure et communique. Après tout, il y a bien une "nation suisse" surplombant le fédéralisme. Elle apparaît alors comme une structure symbolique sur laquelle on plaque un système politique, démocratique ou totalitaire.

Autour de trois entités (Etat, culture, société), l'historien explique comment le processus national s'accomplit. "Forme moderne de la société politique, la nation produit de l'identité collective de manière spécifique, au travers d'une certaine inscription spatiale, réelle ou virtuelle." La langue commune et la religion sont des éléments de cette reconnaissance, mais ils ne sont pas les seuls. La technologie joue aussi son rôle, ce qui autorise Emmanuel Macron, au tout début de son quinquennat, en 2017, d'envisager la France comme une "start-up nation".

Le récit national n'est, par ailleurs, ni vrai ni faux ; il est seulement utile aux institutions, en permettant la transformation d'une histoire commune en destin. Destin qui peut être raconté comme une fable, à l'instar de ce que font les populistes. En Hongrie comme ailleurs, la "question" nationale n'existe que parce qu'elle est d'abord une réponse qui ne se confond ni avec l'attachement communautaire d'un cavalier magyar païen du Xe siècle, ni avec la foi chrétienne d'un paysan hongrois du XVIe soumis, pendant un siècle et demi, à un "pouvoir musulman", quoi qu'en disent les doctrinaires. Ce précipité entre le peuple et le Peuple, Pascal Ory lui donne un nom : l'Histoire. Avec sa grande hache, comme disait Georges Perec. La nation "repositionnée à gauche" que défend Pascal Ory est, elle, "une grande machine à intégrer". Elle est à l'origine des grands mouvements de "libération nationale" qui ont pu déboucher sur une volonté d'assimilation, comme en Afrique du Sud, sous l'égide de Nelson Mandela. A l'opposé, donc, du projet nationaliste.

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En 1915, Naissance d'une nation, le film culte du réalisateur américain D.W. Griffith, fonde la construction américaine sur la discrimination raciale. Le premier titre était d'ailleurs "L'Homme du clan" (The Clansman). Dans ce classique du septième art, le cinéaste fait remonter un humus peu humaniste. Au cours des élections américaines, on a vu les Etats-Unis se désunir, comme si le peuple "ne faisait plus Peuple", pour reprendre la formule de Pascal Ory. La première tâche de Joe Biden consistera à recoudre ces deux Amérique déchirées. On le voit, la fiction nationale n'est pas près de mourir, y compris sous les coups de boutoir de ceux qui considèrent la démocratie comme un idéal obsolète.

Les questions posées par Renan au XIXe siècle n'ont donc guère changé au XXIe siècle. Seuls les termes de la réponse ont évolué. La nation est une fiction sans cesse recommencée, mais elle nourrit la réalité d'un pays. Sans légendes, comme le disait le poète Patrice de la Tour du Pin, les peuples sont condamnés à mourir de froid. Sans nation, nous dit Pascal Ory, ils sont appelés à disparaître.