Dans leur dernier ouvrage, Le Prix de nos valeurs (Flammarion), Augustin Landier et David Thesmar plaident pour la prise en compte des valeurs des individus dans les décisions économiques. Fins observateurs de la vie économique, le professeur à HEC et l'enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT), tous deux auteurs du Grand Méchant Marché et de Dix Idées qui coulent la France (Flammarion), interprètent la victoire du président sortant comme celle du camp "individualiste". Un camp qui, pour l'emporter, a dû donner des gages aux aspirations "collectivistes" de l'autre France.
L'Express : Que pensez-vous des résultats de ce second tour ?
Augustin Landier et David Thesmar : Comme semblaient l'indiquer les derniers sondages et les marchés prédictifs, nous nous attendions plutôt à 55%-45%. Au fond, le pays s'est coordonné pour reconduire Macron mais sans enthousiasme, avec la mention "passable". Il était évident que Marine Le Pen n'était pas prête pour être présidente et personne n'anticipait sa victoire. C'est la chute violente de Valérie Pécresse au premier tour qui a surpris. On aurait pu penser qu'elle serait à même de faire la synthèse entre les principes de réalité économiques et les valeurs chères à la droite plus conservatrice, un projet qui a échoué.
La plupart des commentateurs opposent deux France l'une à l'autre. Cela correspond-il à ce que vous avez constaté dans vos recherches ?
En partie. Nous avons conceptualisé cette distinction de façon un peu différente, en opposant les "individualistes" aux "holistes" (ceux qui aspirent à davantage de collectif). Les premiers mettent l'accent sur l'individu et son autonomie, en droite ligne de l'héritage des Lumières ; les seconds valorisent davantage la société aux dépens de l'individu, comme si elle était un corps - c'est l'héritage de la pensée d'Emile Durkheim, très présent chez les communistes (le parti) ou la droite traditionnelle (la religion ou la patrie), mais qu'on retrouve à différents degrés dans tous les partis. On le voit bien sûr chez Le Pen quand elle parle de "bloc national". On le voit chez Macron lorsqu'il accompagne Philippe de Villiers au Puy du Fou.
Cette façon de privilégier le groupe au détriment de l'individu ne finit-elle pas par nuire au groupe lui-même? Ne faut-il pas affiner cette distinction binaire ?
Nous nous situons ici sur le plan des aspirations des électeurs, qui expriment où mettre le curseur entre la défense du groupe et celle de l'individu. Ces préférences sont plus un continuum qu'une opposition frontale, et ce sont les programmes des finalistes qui cherchent à formuler une opposition binaire entre deux France. De fait, le programme de Macron est clairement plus axé sur l'individualisme et l'efficacité économique.
Contrairement à ce qu'on répète en boucle, ces deux France ne s'ignorent pas entièrement. Elles se comprennent même assez bien
! La France de Macron appréhende bien celle de Le Pen - chaque macroniste un peu honnête sait sonder le lepéniste qui sommeille en lui. Cette compréhension nous semble même plus forte qu'il y a dix ans, quand les libéraux jugeaient absurde l'opposition des classes populaires au libre-échange. Depuis, le pays a réalisé une sorte d'introspection. Et contrairement à ce qui peut se dire, la campagne a été fructueuse et les médias ont fait leur travail. Nous n'en sortons pas en nous demandant comment il est possible que la moitié du pays vote Le Pen - ce n'est plus une énigme.
Oui, ils se comprennent, mais ils ne sont pas d'accord !
Exactement, il y a bien une partition en deux groupes. Pour élargir le groupe auquel il parle, chaque candidat a cherché à aller vers le centre, c'est une stratégie de triangulation classique. On l'a vu entre les deux tours et pendant le débat du second tour : partant d'une position individualiste (Macron) ou holiste (Le Pen), chaque candidat a tenté de proposer une synthèse.
Macron a toujours procédé ainsi, son point de départ est libéral, mais il travaille à incarner la demande d'autorité, la centralisation et même le dirigisme économique. De même, Le Pen a tenté de montrer qu'elle respectait les choix individuels - en prétendant par exemple qu'elle n'avait rien contre l'islam et en adoptant un discours technocratique détaillant des mesures concrètes.
On présente aujourd'hui le score de Le Pen comme le triomphe de l'opposition au libéralisme et à la mondialisation. Mais la réélection de Macron n'est-elle pas au contraire le signe que les Français ont désormais un rapport plus serein à la liberté économique, comparé aux dernières décennies ? N'est-il pas le président le plus favorable au capitalisme et à l'entrepreneuriat que la France ait eu ?
Nous en doutons... Notre économie est de plus en plus administrée et subventionnée. Le pays semble plus micro-managé que jamais depuis le Château. Pour les entreprises, la kermesse aux subventions bat son plein : crédit d'impôt recherche, French tech, prêts Covid, plans de relance. Plus qu'en toute autre circonstance, une bonne connexion au gouvernement est utile pour faire du business en France.
Il est vrai que dans certains milieux les tabous sont moins forts, notamment concernant le rapport à l'argent. Mais dans l'ensemble nous voyons plutôt chez Macron un effort de synthèse. Il s'adresse aux "premiers de cordée", les millionnaires en blue-jean de la French Tech dont il vante l'indépendance et l'esprit d'entreprise. En même temps, sa politique industrielle basée sur la subvention de grands champions nationaux n'a rien à envier au Montebourg du ministère du Redressement productif. C'est le fameux "en même temps"...
Dans l'ensemble, l'hostilité à la mondialisation s'est-elle accrue ou non dans notre pays ?
Les Français tiennent surtout à faire comprendre qu'on ne les forcera pas à changer - s'adapter, changer de secteur, déménager. Ils considèrent que le pays est assez riche pour les assurer contre les chocs économiques. Macron l'a pris en compte : le premier Macron, et plus encore le ministre, soutenait l'idée que le monde change et que les gens doivent s'y adapter (traverser la rue pour trouver un job, embrasser la "disruption"). Cela semble avoir disparu de son discours.
Au fond, on est en train de se rendre compte que Macron fait du vieux avec du jeune. Le parallèle avec Giscard est opérant : le candidat de l'establishment, de la propriété et de la stabilité habillé des atours de la jeunesse. Porté au pouvoir par les retraités, il arrive sur scène accompagné de petits enfants. Le fameux "en même temps", encore.
Dans votre dernier livre, vous montrez l'importance de la prise en compte des valeurs des citoyens en face de la seule efficacité économique. La synthèse proposée par Macron répond-elle adéquatement à cette exigence ?
Oui, sa base est celle des individualistes, les premiers de cordée, des "winners" de la mondialisation, mais il cherche à parler aux holistes, aux nostalgiques du collectif, de la grandeur de la France et d'une fierté collective. C'est la triangulation, habile mais forcément un peu artificielle.
C'est ce qui explique qu'il soit si détesté ?
La main tendue aux holistes est perçue comme une manoeuvre électorale donc soupçonnée d'être peu sincère, avant tout une entreprise de séduction et non un vrai credo. Le slogan "Avec vous. Pour vous. Pour nous tous", beaucoup de Français considèrent qu'il sert à cacher un "Par moi, avec moi, et en moi". Il y a un soupçon de narcissisme dont Macron peine à se défaire. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que les Français aiment faire un martyre de leur président. Car déléguer l'autorité n'est jamais agréable ! L'agressivité qui s'exprimait à l'égard de Hollande ou Sarkozy était en fait plutôt pire.
Pourquoi la synthèse de Pécresse n'a-t-elle pas fonctionné ?
C'est à nouveau la question de la sincérité. Il faut une certaine adéquation entre un message politique et la personne qui le délivre car les électeurs savent que la voix de la réalisation d'un programme est semée d'embûches. Pour y faire face, il faut des dirigeants qui croient à ce dernier. A tort ou à raison, les électeurs n'ont pas jugé Pécresse suffisamment sincère. Ensuite, l'erreur stratégique a été de faire reposer sa campagne sur un double message : "Macron a cramé la caisse" et "son bilan est catastrophique". Le premier n'a pas trouvé d'écho puisque les gens ont passé deux années extrêmes et trouvent normal que l'Etat dépense de manière extrême dans de telles situations. Le second non plus, car le bilan de Macron peut être vu comme médiocre, mais certainement pas catastrophique.
Une chose nous inquiète : que dans notre pays, le pouvoir finisse par devenir le monopole de ceux qui s'érigent en remparts à l'autoritarisme du RN, ceux qui incarnent le "cercle de la raison" pour nous protéger des "passions tristes". Cela promet un débat démocratique frustrant et ennuyeux, comme en témoignent déjà l'abstention record de cette élection et la déception de la jeunesse. Mais qui sait, la politique change si vite aujourd'hui. Les quatre candidats arrivés premiers au premier tour ont tous créé ou recréé leur parti. Il est difficile de prévoir ce que l'avenir nous réserve.
