"Alors, trois choses..." Cela pourrait être deux, comme cela pourrait être douze. Il en est capable. Au moment de répondre à une question, aussi complexe soit-elle, Alexis Kohler commence toujours par annoncer le nombre d'arguments qu'il va vous opposer. En une fraction de seconde. Et, derrière, il les déroule, sans broncher. Net, clair et carré. Tel un chef cuisinier qui a sa recette de bout en bout étalée dans sa tête, le secrétaire général de l'Elysée formalise ses réflexions politiques en liste à puces, suite de points et tirets.
Cela a été maintes fois dit et répété : Kohler, double d'Emmanuel Macron depuis maintenant huit ans, des bureaux de Bercy à ceux, un brin plus dorés, du Château, est un ordinateur obsédé par la logique et l'exécution. "Si tu lui poses une idée sur les genoux, pas bien dégrossie mais un peu innovante, il va la prendre et la transformer en politique publique que tu pourrais mettre en oeuvre le lendemain", disait de lui l'ex-porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye. Le profil idoine de numéro bis pour un chef de l'Etat. Mais qu'en est-il pour un président-candidat ?
Se renouveler sans se renier. Alexis Kohler est le second de cordée d'Emmanuel Macron sur cette périlleuse ligne de crête qu'ils s'apprêtent tous les deux à braver. Les gilets jaunes et le Covid, entre autres, ont bousculé ce corpus gazeux et difforme qu'est le macronisme, dont seuls ces deux hommes parviennent peut-être à assembler tous les morceaux. Alors, à la veille de la campagne éclair prévue par le président, à tous les étages on nous promet de la "disruption", de "l'audace", "des propositions iconoclastes", pronostique même Cédric O, le secrétaire d'Etat chargé du Numérique. Pas tout à fait ce que dégage l'ancien de Sciences po, de l'Essec, de l'ENA et de la direction générale du Trésor, que les Français connaissent - ou pas... - comme celui qui décline les noms des nouveaux ministres sur le perron de l'Elysée ; aussi à l'aise qu'un collégien timide récitant sur l'estrade son exposé. "On l'a beaucoup dépeint comme un techno, or ce n'est pas du tout un techno, assure un intime d'Emmanuel Macron. Il est politique, très politique, davantage à l'écoute de la respiration du pays que beaucoup de gens dans le système qui sont censés s'y consacrer plus que lui."
Parfois, cela étonne même ses collaborateurs. Lors d'une longue et rébarbative réunion sur les aides à la rénovation énergétique, il décida de tester ministres et conseillers, aux discours trop techniques à son goût : "Maintenant vous laissez tout ça de côté ! Vous allez me dire à moi, Alexis Kohler, qui veut rénover sa maison, comment je m'y prends, quel numéro j'appelle, qui me répond, qu'est-ce qu'on me dit et comment on m'accompagne..." Silence. Et agacement. "C'est sûr qu'à partir de là, ça ne va pas marcher...", conclut-il. Que tout ce petit monde revoie sa copie.
À ses compères, qui vantent son humour et le protège autant que le président - "Ismaël Émelien préfère se couper les veines que de parler aux journalistes, mais pour lui, il le fait, car Alexis a créé un vrai truc autour de lui", chuchote un macroniste des premières heures - il dit regretter son ersatz médiatique. "Je suis un technocrate, c'est vrai, mais je ne me reconnais pas dans cette image de conservateur grisonnant obsédé par le budgétaire", murmure-t-il à L'Express.
Le gardien du temple, qui martèle dès qu'il en a l'occasion la nécessité de sauvegarder "une cohérence" depuis 2017, en est tout de même conscient : il va devoir revoir, si ce n'est les fondations, au moins la tuyauterie et la peinture de la maison, dont il a un oeil presque omniscient dans chaque pièce. Il est d'ailleurs l'un des seuls en ce bas monde à pouvoir contredire le grand patron. "Emmanuel est capable de fulgurances, mais aussi de quelques conneries : quand Alexis n'est pas d'accord, il démonte, remonte, revient quand c'est le bon moment. En vérité, il bosse plus qu'Emmanuel...", indique un dirigeant de La République en marche. Kohler, l'organisateur en chef ; Kohler, "l'assemblier en dehors duquel il n'y a point de salut", souffle l'un des "mormons" de Macron, est l'un des penseurs de la fameuse "guerre de mouvement" que le chef de l'Etat a, en réalité, déjà entamée.
En petit comité, le secrétaire général de l'Elysée résume sa stratégie : "On peut faire autant de numéros de claquettes que l'on veut sur le bilan, aucun candidat dans l'histoire n'a été jugé sur son bilan. Les Français n'attendent pas du président d'être un bon gestionnaire. Son identité c'est : "Progrès dans tous les sens, amélioration et marche en avant", et ça doit le rester." Le jumeau politique du chef de l'État, malgré ces cinq années passées au pouvoir, éprouve après quelques secondes de discussion le besoin de réaffirmer, encore et encore, le sacro-saint esprit de réforme de leur chapelle : "Contrairement à ce que beaucoup pensent, le macronisme n'est pas un centrisme. Ce n'est pas une idéologie attrape-tout, c'est une idéologie radicale, qui n'a jamais peur de remédier aux grands blocages du pays. C'est une synthèse franche, pas une synthèse fade."
Pour réinventer son président, Alexis Kohler a choisi la même méthode qu'il y a cinq ans pour l'inventer : se mêler de tout. Au moins une fois par semaine désormais, il quitte momentanément l'Elysée pour se rendre au "Rocher", le quartier général de La République en marche, afin de s'assurer que tout le monde se met en branle selon ses consignes. Mais attention, "sur son temps libre", s'empressent de préciser les lieutenants marcheurs, de peur que la presse souligne le mélange des genres entre serviteur de l'Etat et militant politique. "Franchement, mais heureusement que Kohler s'occupe de la campagne présidentielle ! C'est une bagnole, la campagne : les clefs sont sur le contact et attendent que Macron démarre, et Kohler sera sur le siège passager", confie un pilier de la Macronie.
L'ancien rocardien approuve - voire, choisit - toutes les têtes pensantes, officielles et officieuses, de la Macronie, à défaut de produire lui-même les idées novatrices qui viendront pimenter le nouveau projet présidentiel. Ce qui, au fond, revient peu ou prou à la même chose, puisqu'il sera encore là, à la sortie, pour trier dans la masse des audaces le bon grain de l'ivraie. À L'Express, il certifie "ne jamais pratiquer la censure, pour ne pas être un rempart entre Emmanuel Macron et des idées qui ne m'auraient pas plu".
Quand Roland Lescure, président de la commission des Affaires économiques de l'Assemblée, et Anne de Bayser, ex-secrétaire générale adjointe de l'Elysée, ont été chargés de nommer des "relais auprès de la société civile" capables de rapporter les doléances des Français sur leur domaine d'expertise, avec qui peuvent-ils bien établir la liste ? Kohler, bien sûr. "Et Rachel Khan, t'en penses quoi ? Ça aurait de la gueule, non ?" - "Et Jean-Marc Dumontet à la Culture, ça c'est évident !"
Il en va de même pour les plusieurs dizaines de groupes de travail thématiques et informels, composés d'académiques, de hauts fonctionnaires, d'experts en tout genre, qui bûchent, bûchent, et rebûchent pour faire d'Emmanuel Macron une version 2.0 de lui-même. Un ministre proche du chef de l'Etat assure que le secrétaire général de l'Elysée "a validé chaque nom, chaque profil des animateurs" de ces armées de têtes chercheuses. Et même quand il n'est pas là... il est un peu là quand même : Alexis Kohler est en lien constant avec l'économiste de formation David Amiel, son ancien bras droit à l'Elysée, qui se charge à nouveau de la fabrication du futur programme au QG de campagne. "C'est son sherpa !", s'amuse le même membre du gouvernement.
Pour le binôme du chef de l'Etat, la clef de la transformation d'Emmanuel Macron, de président gestionnaire en candidat novateur, se trouve dans les thématiques économiques et sociales. Sa force motrice, dans les solutions qui permettront de lier nouvelles formes de travail, formation et pouvoir d'achat. Le secrétaire général de l'Élysée ne cesse de répéter à ses équipes qu' "atteindre le plein-emploi est possible". Au fond, il s'épuise pour rendre son patron compatible avec l'ère du temps. Lui le sera toujours. Un maillon fort de l'équipe gouvernementale résume en quelques mots l'importance de l'Alsacien et son destin : "Il restera là où il est, il est déjà Premier ministre et le restera."
