18 heures, une voiture aux vitres teintées se gare dans la cour de l'Élysée. Après avoir passé son week-end au Touquet (Pas-de-Calais), où il a accompli son devoir de citoyen, Emmanuel Macron est de retour dans les murs qu'il occupera encore pour les cinq années. Déjà, il le sait. Sans attendre, il grimpe à l'étage et s'enferme dans son bureau : il y a un discours de victoire à boucler. Ou plutôt, à retoucher, raturer, griffonner, encore et encore. On ne le changera pas.
La version prévue en cas de défaite n'est plus d'actualité depuis longtemps, tout au long de la journée lui et ses équipes reçoivent les premières estimations des instituts de sondages qui petit à petit s'affinent et confirment une avance confortable. Le gros du travail a déjà été mâché par sa plume Jonathan Guémas et son monsieur communication Clément Léonarduzzi, mais le risque n'est pas permis. La formule mal sous-pesée est interdite. Le moment est trop grave.
Aux alentours de 18h45, il fait monter ses deux jeunes conseillers pour une ultime revue de copie, puis "son double", le secrétaire général de l'Élysée Alexis Kohler, les rejoint. Le quatuor qui dirige le pays et met en musique la parole présidentielle est réuni. Un seul "politique" a "le privilège" - dixit un membre de l'entourage - de venir, en dernier lieu, mettre son grain de sel dans cette machinerie huilée, preuve de la confiance que lui accorde Emmanuel Macron depuis maintenant sept ans : Richard Ferrand, le président de l'Assemblée nationale, Marcheur de la première heure.
"Le Président m'a prévenu assez tard que je pouvais venir à l'Elysée"
À l'étage du dessous, la Salle des fêtes se remplit. Sous le plafond Napoléon III, entre les colonnes dorées, on vient attendre les résultats du scrutin devant le grand écran diffusant BFMTV. Autour de Brigitte Macron patientent, bien sûr, les fidèles, les alliés et les ralliés : le président du Mouvement démocrate François Bayrou discutant avec le Premier ministre Jean Castex, le ministre des Outre-Mer Sébastien Lecornu faisant de même avec son camarade conseiller politique du chef de l'Etat Thierry Solère, le délégué général de La République en Marche Stanislas Guerini, le président du groupe Renew au Parlement européen Stéphane Sejourné, le patron des marcheurs au Sénat François Patriat.
Certains ont dû se hâter pour ne pas rater le moment crucial : "Le Président m'a prévenu assez tard que je pouvais venir à l'Elysée", souffle l'un d'eux. Tous les autres, ministres, proches, sont soit dans la foule agglutinée contre les barrières au Champ-de-Mars, soit sur les plateaux de télévision. Mais la garde rapprochée ne compose pas la majorité du parterre présent. Les salariés du Château - chauffeurs, gardes du corps, serveurs... - ont également été invités par Emmanuel Macron à célébrer la réélection avec conjoints et enfants. "Il a tenu à ce que les +1 soient là, glisse un intime. Ce sont des gens qui ont beaucoup souffert... enfin, qui ont payé de ce mandat, il voulait les remercier."
19h57, Emmanuel Macron sort enfin de son bureau. Le voilà qui descend le grand escalier Murat pour rejoindre ses convives. Tous regardent ensemble l'écran faire apparaître le visage du chef de l'Etat pour la seconde fois. C'est officiel. Seulement l'ambiance n'est pas la même qu'il y a cinq ans où, au QG d'En Marche, le jeune candidat allait embrasser toute son équipe de campagne en les prenant dans les bras, ou en leur claquant la nuque avec une main ferme avant de passer à la joue... Cette fois, si certains autour de lui laissent éclater leur joie, Emmanuel Macron a la victoire sobre. "À ce moment-là je distingue chez lui une gravité... en fait il est beaucoup plus grave qu'au soir du premier tour il y a quinze jours, il a contenu son émotion, bien plus que nous en réalité", chuchote l'un des fidèles présents. "Il y avait de l'émotion, de l'empathie, de l'amitié, mais quand il disait que le pire était devant nous, ce n'était pas de la pipe, il le pensait, car le pire est vraiment devant nous", poursuit un autre dirigeant de la Macronie.
Son premier coup de fil vient de Berlin : le chancelier allemand Olaf Scholz, en poste depuis un petit moins de cinq mois, le félicite pour sa réélection. Puis, aux alentours de 20h20 comme l'écrit Le Parisien, c'est au tour de la candidate défaite, Marine Le Pen, de faire de même comme le veut la tradition républicaine. Après quelques mots de remerciement en direction de ses invités, il est désormais temps de se mettre en route pour le VIIe arrondissement. Au pied de la tour Eiffel, les militants, qui se dandinent sur One More Time des Daft Punk joué par le DJ, n'attendent que lui.
Une soirée de victoire savourée à la Lanterne en très petit comité
21h30. Comme en 2017 sur le parvis du Louvre, c'est au rythme de l'Ode à la joie de Beethoven, hymne de l'Union européenne, qu'Emmanuel Macron arrive sur les lieux. Mais cette fois, il n'est plus seul : il marche aux côtés de son épouse et d'une vingtaine d'enfants en direction de l'estrade. Il y prononce son discours mûrement réfléchi et travaillé. Une allocution brève, très brève, le prononcé tenant sur moins de deux pages Word, ce qui ne lui ressemble pas. "Tu vois, j'ai réussi à faire court !", semble-t-il glisser au producteur de spectacles Jean-Marc Dumontet quelques minutes plus tard au pied du podium. "Franchement c'est un exploit absolu, il faut comprendre que c'est un combat qu'on a perdu depuis bien longtemps avec Brigitte, se marre l'un des amis du président réélu. Plus sérieusement, c'est un vrai changement de communication, ce n'est pas anodin, ce n'est pas insignifiant."
À écouter l'entourage d'Emmanuel Macron, il faut y voir un message volontaire, comme si concision signifiait gravité. "C'était voulu, on est conscient du moment, 41% des gens ont voté pour l'extrême droite, tu ne peux pas faire du Mitterrand 1981 en exaltant les forces de la jeunesse", estime un membre du premier cercle.
"Vive la République, vive la France !" Rideau. Emmanuel Macron traîne quelques minutes au coeur de ses soutiens, puis quitte les lieux. Sa soirée de victoire, il la savourera au pavillon de chasse de la Lanterne, à Versailles, en très petit comité : seulement avec son cercle familial rapproché. "Vu tous les gens que j'ai croisés ce soir qui n'y vont pas, c'est famille-famille", glisse un proche. Certains ministres ou conseillers élyséens fêtent leur victoire au bar, mais de même que le Champ-de-Mars s'est vidé en un rien de temps, chez les fidèles du président l'esprit n'est pas à la bamboche jusqu'au bout de la nuit. Il est à peine une heure du matin, quelques piliers de la Macronie sont déjà à deux orteils de se mettre au lit...
